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Alain Dartevelle dans sa nouvelle maison

C'est avec beaucoup de tristesse que nous apprenons qu'Alain Dartevelle, membre du Comité belge de la Scam jusqu'en mai dernier, nous a quittés cette nuit. Nous tenons à lui rendre hommage, à travers notamment un texte de son ami Luc Dellisse.

 

"J’ai connu deux fois Alain Dartevelle. La première, lors de notre rencontre initiale, par le biais d’une revue littéraire mystérieuse, qui acceptait tous nos textes et ne paraissait jamais. Il était venu sonner à ma porte pour me proposer de mener une enquête. Il était alerte, attentif, concentré, joyeux. Plutôt festif, débordant de projets, dans un halo de fumée de tabac. Il avait une voix chantonnante et claire, pleine d’enfance et d’avenir. Il venait de publier Borg ou l’agonie d’un monstre, un étrange roman mettant en scène un homme-oiseau en proie aux fureurs d’une planète invivable : un double héraldique de l’auteur, avec la malice un peu sauvage qui faisait son étrangeté.


Nous nous sommes revus, plusieurs fois par an, en général à midi, près de son bureau situé à l’étage directorial de la poste belge. Il était ponctuel et détendu, malgré ses fonctions compliquées, et le travail n’occupait aucune place dans nos conversations strictement littéraires. Il aimait le vin blanc, les voyages, la prose de Céline et les univers baroques. Il aimait les courts moments d’intensité. L’amitié entre nous était sans nuages et sans affres : un peu flottante, comme la vie.


Puis il y a eu notre deuxième rencontre, la vraie, l’an dernier, quand il a su qu’il était malade, d’une maladie rare, pratiquement insoignable. Alors, tout ce qui était latent entre nous s’est cristallisé, et j’ai découvert sa face cachée : sa noblesse, son héroïsme, et la force de son esprit. Rapidement, les médecins l’ont jugé perdu, et perdu à très brève échéance. Trois fois de suite, l’été dernier, un interne est venu lui dire que la nuit suivante serait sa dernière. Il ne l’entendait pas de cette oreille. Il a déjoué toutes les prévisions. Non seulement il n’est pas mort à la date annoncée, mais il s’est remonté suffisamment pour écrire un nouveau livre, une fiction autour de Christian Dotremont, et pour la mener à bien. Puis il en a commencé un autre, ironique comme lui jusque dans son titre : Ma nouvelle maison. Il parlait de sa vie à l’hôpital, bien sûr, et de cet autre monde qu’est l’existence en sursis.


Je venais parfois lui rendre visite dans sa chambre médicalisée. Il avait l’esprit prompt, le regard clair, le corps très amaigri, très affaibli tenant par la seule volonté. Il me donnait à lire quelques pages, je les lisais vraiment, et nous en discutions vraiment, je n’entendais ni sa voix ni la mienne, cela ressemblait à une télépathie, à une osmose interplanétaire dans un roman de Philip K. Dick. Sa femme faisait une remarque délicate, remontait ses oreillers, reconnectait son portable, débouchait une mini-bouteille de vin champagnisé. Nous en buvions une ou deux gorgées. Le temps dormait replié sous le lit.


Nous nous téléphonions. La dernière fois, c’était hier – le matin de sa mort. L’infection générale l’avait gagné, ce n’était plus qu’une question d’heures. Sa femme tenait le téléphone contre son visage. Il ne parvenait plus à articuler un mot, mais produisait des sons intelligibles, une sorte de tam-tam sourd, rythmé, attentif à ce que je lui disais. J’entendais son écoute, je comprenais sa voix.


Puis la communication a été coupée. Un texto, un peu plus tard, m’a appris sa mort. Mais la mort, c’est vite dit. Le contact, au moment où j’écris, n’est pas interrompu."

Luc Dellisse

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