En leur décernant les mentions honorifiques d’« Âmes sœurs de LaScam », le Comité belge salue des personnalités du paysage culturel belge qui aident à faire naître et rendre visibles les œuvres des auteurs et autrices, et qui les soutiennent avec passion et bienveillance.

L’éloge du Comité
Le Prix Âmes sœurs de LaScam porte un nom qui parle de fidélité, d’engagement, de compagnonnage. Cette année, nous sommes fiers de le remettre à Thierry Bellefroid.
Thierry est une figure essentielle du paysage littéraire et culturel belge. Un professionnel dont le sérieux, la rigueur et la qualité du travail font l’unanimité. Un journaliste reconnu, respecté, écouté.
Thierry est de ces personnes rares qui ne parlent pas simplement des livres et de la bande dessinée, mais qui leur donnent une voix. Depuis des années, il crée des passerelles :
Entre les œuvres et les lecteurs. Entre les éditeurs et les artistes. Entre les auteurs et le public. Entre le texte et l’image. Entre la pensée et l’émotion.
Thierry ne commente pas de loin. Il s’engage. Il dialogue. Il écoute.
Grâce à lui, le livre et la BD ne sont jamais réduits à des catégories. Ils deviennent des espaces vivants de partage et de sens. La bande dessinée, en particulier, a trouvé en lui un défenseur rare : exigeant sans être élitiste, passionné sans être dogmatique, toujours attentif à ce que les œuvres disent du monde, et de nous…
Le travail de Thierry se distingue par sa manière de transmettre : sans imposer, sans simplifier, sans trahir la complexité ni la sensibilité des œuvres. Il rappelle que lire est un acte profondément humain, une rencontre.
Pour cet engagement constant, pour cette générosité intellectuelle, et pour cette attention, portée à la création… MERCI.
Fabienne Blanchut
Thierry Bellefroid : « Je ne m’en lasserai jamais »
Journaliste au long cours, commissaire d’expositions et ardent « passeur » de culture, Thierry Bellefroid reçoit le prix « Âmes sœurs » de LaScam pour son engagement à défendre les auteur·ices et leurs œuvres. Rencontre avec cet infatigable passionné, toujours le nez dans plusieurs projets à la fois…
AD : Thierry Bellefroid, que signifie pour vous cette notion d’« âme sœur » dans un parcours essentiellement fait de transmission ?
TB : C’est une reconnaissance de ce que je considère comme mon vrai métier, qui est d’être un facilitateur d’accès à la culture, et plus particulièrement aux livres. Cela fait plus de 30 ans que j’essaie d’être au service de ce qui me fait vibrer. Je n’ai pas la prétention de savoir ce qui est bon, je ne me considère ni comme un critique ni comme un spécialiste, plutôt comme un passeur. En ce sens, ce prix me semble avoir du sens. Je suis à la fois très honoré et en même temps un peu dépité d’être récompensé par celui-ci au moment même où je n’ai plus d’émission littéraire. C’est un peu ironique de me retrouver dans cette situation…
AD : On vous connaît surtout pour votre travail d’animateur à la RTBF, en radio et en télévision, peut-être moins pour vos commissariats d’exposition. Comment ces deux activités se sont-elles articulées dans votre carrière ?
TB : Ce sont des hasards de la vie. Je suis quelqu’un qui n’a jamais rien calculé. Au gré de ma carrière à la RTBF, on m’a proposé de présenter le journal télévisé, puis de créer une émission littéraire et enfin d’animer une émission de radio sur la BD alors qu’au départ je voulais en faire une émission de télé… Et pour ce qui concerne les commissariats, il y a une vingtaine d’années, on m’a proposé une première expérience et je me suis rendu compte que c’était une autre manière de parler de ce qui me passionnait. C’est devenu une espèce de défi, d’obsession. On me propose toujours autre chose et je replonge… Un autre hasard de la vie, c’est mon engagement dans le fonds d’Edgar P. Jacobs. Je n’avais aucune idée de ce que ça représenterait quand j’ai accepté et cela fait maintenant 10 ans que je suis investi dans la valorisation du patrimoine de l’auteur de Blake & Mortimer. La plupart des grandes expositions auxquelles j’ai pu collaborer sont dues à ce hasard.
AD : Ces possibilités de vous immerger autrement dans le travail, sur un temps plus long que celui de l’actualité, comment cela a-t-il joué dans votre parcours ?
TB : Je remercie la RTBF d’avoir toujours accepté que je le fasse. On ne peut pas s’investir, même bénévolement, sans passer par l’approbation de sa hiérarchie et je n’ai jamais eu un seul refus de leur part. Ces projets m’ont permis de ne pas m’essouffler, de ne pas avoir l’impression de refaire éternellement les mêmes choses. C’est comme une bouffée d’oxygène constante : j’ai toujours au moins un projet au long cours en même temps que tous les autres au quotidien. Mais c’est compliqué d’avoir deux ou trois vies professionnelles, de travailler le soir, la nuit, les week-ends, souvent même en vacances. Je ne vais cependant pas m’en plaindre : ça m’a ouvert à une autre manière de regarder les choses et de faire mon métier.
AD : Quand vous regardez en arrière, vous souvenez-vous d’une rencontre particulièrement déterminante ?
TB : Que serait la vie sans les rencontres ? Une des plus marquantes a été celle avec Anne Hislaire, ma première productrice à la RTBF – la seule pendant très longtemps. Je voudrais aussi citer François Schuiten, qui est devenu un très grand ami, avec qui je prépare un nouveau livre prévu à l’automne prochain. Et Romain Renard avec qui j’ai réalisé une très belle exposition sur son père et qui est quelqu’un d’important dans ma vie.
AD : Vous êtes depuis toujours un passionné du neuvième art. Avez‑vous le sentiment que la reconnaissance de la bande dessinée a profondément évolué durant votre carrière ?
TB : En France, il y a une reconnaissance incroyable de la bande dessinée, qui tient sans doute au fait que la plupart des gens qui sont aux commandes aujourd’hui ont été baignés très tôt par le magazine Pilote et par la jeune bande dessinée adulte. Ce sont des gens qui ont lu toute une série de grands auteurs publiés dans Pilote, de Bilal à Giraud/Moebius en passant par Druillet, Mézières, Fred et j’en passe. Depuis le milieu des années 70 jusqu’à aujourd’hui, la bande dessinée n’a cessé de muer, abordant tous les domaines, que ce soient les sciences humaines, la sexualité, le genre, l’enquête et la fiction elle-même, bien entendu. C’est formidable de voir qu’il n’y a plus rien d’interdit ou de tabou. Je suis un grand dévoreur de romans graphiques : il y a beaucoup de talents qui ont éclos et le rapport de force entre les hommes et les femmes est en train de changer. On commence à sentir le poids que peut avoir aujourd’hui une génération de femmes qui a décidé d’exister et de prendre la parole, jusqu’à gagner un bras de fer avec le Festival international de la bande dessinée d’Angoulême. Tout ça est très positif ! Mais il y a plein d’autres choses qui le sont moins, comme la paupérisation de plus en plus grande des auteur·ices, le fossé qui se creuse entre ceux qui arrivent à vivre de leur art et tous les autres, qui rament vraiment. Les États Généraux de la BD viennent de livrer leurs conclusions et ce n’est pas très joyeux.
AD : Après autant d’années, qu’est-ce qui continue à vous émerveiller, à vous passionner dans la défense de la littérature ?
TB : C’est la capacité des auteur·ices, dessinateur·ices et scénaristes à émouvoir, à ouvrir des portes, à aider à réfléchir et à refuser certaines choses qu’on nous propose pour acquises. On dit qu’on refait toujours les mêmes histoires, qu’on n’invente rien, mais en réalité on repousse tout le temps les frontières, il y a là un champ de possibles infini. Et voir avec quelle énergie, quelle foi, ces jeunes personnes de 20 ans ou 30 ans s’investissent là-dedans, je trouve ça extraordinaire. On ne lit pas tous les jours une bonne histoire mais, quand on pleure en refermant un bouquin, quand on a l’impression d’être devant un miroir de soi-même ou de son époque, quand on réalise qu’on peut voir la réalité autrement après la lecture d’un livre, c’est formidable. On se sent moins seul·e au monde. Et ça, je ne m’en lasserai jamais.
AD : Souhaitez-vous vous exprimer sur la disparition de l’émission « Sous couverture » et, plus largement, sur l’effacement progressif de la littérature sur les chaînes du service public ?
TB : C’était évidemment très dur à entendre, après 21 ans à la barre de trois émissions successives. Céder ma place, je l’aurais fait avec plaisir, parce qu’il faut une relève, du sang neuf. C’est moins agréable quand il n’y a personne derrière. Ce n’est pas moi qu’on remplace, c’est le concept d’émission littéraire qui disparaît. J’entends les arguments. Et je sais que nous sommes à l’heure des choix dus à notre situation financière. Mais sans désavouer ma direction, je conserve la conviction que le livre a encore sa place à la télévision de service public : La Grande Librairie est là pour le prouver. Elle est même en prime time ! Ça demande une certaine audace et des moyens qu’on n’a sans doute pas pour le moment. Cela étant dit, j’ai de plus en plus de plaisir à être présent en radio, tant sur La Première que sur Musiq’3 et Classic 21.
AD : Plus largement, que pensez-vous de la place offerte à la culture et la littérature sur la scène publique aujourd’hui en Belgique francophone ?
TB : Le monde politique s’en désintéresse depuis très longtemps. La paupérisation dont je parlais tout à l’heure n’échappe pas non plus à d’autres catégories artistiques et culturelles, chez nous comme ailleurs. Ce n’est pas qu’une question d’argent, même si cela fait partie de l’équation. Ce serait tellement réducteur de dire que c’est parce que les auteur·ices ou les membres du « corps culturel » sont mal payé·es qu’il y a un problème. Le problème est plus large. Il est dans le soutien, dans la foi qu’on peut avoir ou non à l’égard de l’objet culturel, quel qu’il soit. Après la Covid-19, on a eu une parole évidente sur l’importance de la réflexion et de la culture. Le livre semblait plus important que jamais. Et l’interdiction de consommer pendant plusieurs mois autre chose qu’une culture en solitaire rendait soudain toute leur importance au théâtre, à l’opéra, aux expositions. Pourtant, depuis lors, on a l’impression qu’on fait tout le contraire. Je vise là l’ensemble de l’espace public. Le débat d’idées n’existe plus. On a juste des plans d’économies, des assertions proférées de manière brute, des clans qui s’affrontent, des gens qui s’invectivent, qui n’écoutent plus, qui n’ont aucune envie de faire autre chose que de rallier à leur cause – pas de chercher ensemble comment créer un monde meilleur. S’il y avait un peu plus de culture et un peu moins d’inculture dans l’espace public, je suis convaincu qu’il y aurait moins de violence, qu’elle soit raciale, sociale, ou de genre.
Propos recueillis par Aliénor Debrocq
Pour aller plus loin
- Découvrir l’ensemble du Palmarès 2025
- Les actualités de Thierry Bellefroid :
- À table, à paraître à l’automne 2026 chez Casterman : ce nouveau livre explore la relation de François Schuiten avec sa table à dessin. Thierry Bellefroid analyse la manière dont l’auteur utilise le dessin dans l’espace public, la prospective ou l’art.
- Seuls (Même pas peur d’avoir peur), exposition consacrée à la série Seuls de Fabien Vehlmann et Bruno Gazzotti. Musée de la bande dessinée, à partir du 13 juin.
- Mortimer et le Japon de papier, exposition sur Edgar P. Jacobs au Musée Départemental des Arts asiatiques à Nice. À partir du 1er août 2026, co-commissariat avec Éric Dubois.