En cette fin d’été se tiennent à Lussas en France les Etats généraux du film documentaire où sera projeté le nouveau film de Philippe Van Cutsem, Procès d’un jeune poète, film hybride aussi fascinant que confrontant, qui à travers sa mise en scène du procès de Joseph Brodsky, futur Prix Nobel de littérature en 1987, jeune poète russe de 24 ans accusé en 1964 de parasitisme social par le régime soviétique, nous renvoie aux grandes interrogations qui traversent notre époque sur le rôle de l’art et des artistes dans la société. Le cinéaste belge nous parle de son travail, de la façon singulière dont le film résonne avec l’actualité belge, de la question de la diffusion des oeuvres, et de l’articulation entre art et politique.

Procès d’un jeune poète revient sur la comparution en 1964 de Joseph Brodsky devant un tribunal fantoche l’accusant de refuser de travailler. Quelle est la première étincelle qui a fait naître ce projet?

 J’ai découvert les actes du procès il y a une quinzaine d’années alors qu’ils étaient publiés dans la revue La Barque. Il y avait donc le compte rendu retranscrit par la journaliste Frida Vigdorova, suivi d’un entretien de Brodsky avec Solomon Volkov, une sorte de montage que j’ai choisi de respecter. Cela m’a immédiatement intéressé. Ce qui donne à un moment donné l’envie de faire un film, c’est toujours une rencontre, et ici, c’est avec ce document qui pose la question du lien entre l’art et la politique, une question qui me préoccupe depuis longtemps. Parallèlement, la découverte du texte est venu rencontrer l’envie que j’avais de travailler avec des acteurs et des actrices. Un film, c’est toujours le résultat d’un faisceau de désirs et de questionnements, jusqu’à ce que ces différents fils se nouent autour de l’objet artistique.

 

En effet, les protagonistes devenus personnages du procès sont incarné·es à l’écran par des comédien·nes. Pouvez-vous nous parler de ce travail sur le jeu, ou peut-être, le non-jeu?

 J’avais déjà en tête certaines personnes avec qui j’avais envie de travailler. C’était le cas de d’Anne-Sophie Sterck, Loïc Vanderstichelen ou Christophe Piette. Par contre je ne savais pas du tout qui allait interpréter Brodsky. Ce qui est curieux, c’est que je savais qu’il se présenterait en temps et en heure et c’est exactement ce qui s’est passé. A partir du moment où il y a une cohérence interne à un projet, il ne s’agit pas de forcer les choses, il faut plutôt maintenir un état de disponibilité, d’attention, d’ouverture. C’est cet état qui fait que les choses arrivent et se présentent. Et la rencontre avec Arno Dengel qui joue le jeune Brodsky a été déterminante. Quelqu’un a utilisé l’expression de citation jouée, et ça correspond assez bien je trouve. On est loin d’un jeu qu’on pourrait qualifier de naturaliste, il y a toujours cette distance qui rappelle que l’on est devant quelque chose de totalement artificiel, de fabriqué.

 

Cette notion d’artificialité renvoie au procès lui-même, Brodsky disait de son procès qu’il avait été comme un film, une comédie, il y a un écho entre la mise en scène du procès et le procès lui-même qui était déjà une mascarade.

Oui, c’est vraiment un procès pour l’exemple, le verdict était déjà connu à l’avance. Ce qui m’importait, c’était cette façon de théâtraliser, de mettre à distance, qui permettait d’avoir un autre type d’écoute, de se focaliser sur les mots, les propos tenus et ce rapport de pouvoir exercé par le langage. Par exemple, le décor, ce n’est pas un décor que j’ai imaginé. C’est vraiment encore une fois de l’ordre de la rencontre, c’est Sophie Bibet qui joue la juge qui m’a dit: « Tiens, à côté de chez moi, il y a un espace inoccupé en attente de travaux. » Il faut dire aussi qu’il y avait des contraintes productionnelles totalement assumées, c’est un film très pauvre. Mais c’est quelque chose qui m’intéresse, je crois qu’il y a une surenchère au niveau de la production. Je ne dis pas qu’il faut faire du cinéma pauvre à tout prix, mais le fait de travailler dans une économie du peu amène des solutions auxquelles on n’aurait pas pensé autrement. Les choses adviennent parce qu’il y a une espèce de logique inhérente au projet à laquelle il s’agit de faire confiance.

 

Cette mise à distance permet de transposer les mots ailleurs, à une autre époque aussi.

Complètement et en particulier à notre époque. Ce que font notamment les régimes autoritaires et le néolibéralisme, c’est de s’en prendre aux artistes, comme on le voit en ce moment Belgique avec l’attaque sur leur pension (voir l’article de LaScam à ce sujet). Un parallèle se crée entre le régime soviétique, et les gouvernements d’extrême-droite qui se mettent en place, que l’on peut considérer comme deux formes de fascisme. Les mots du procès pourraient à peu de choses près être tenus par des gens qui occupent le pouvoir aujourd’hui et qui sont au service du capital et de la grande bourgeoisie.

 

On sent que les accusateurs, dont une partie est interprétée dans le film par un même comédien qui change de costume, sont comme une sorte de masse indéterminée.

Ils ânonnent un discours pré-mâché, qui renforce cette idée que l’on est face à quelque chose qui est complètement dirigé de l’extérieur. Il s’agissait vraisemblablement de faux témoins qui venaient là pour juste répéter ce qu’on leur avait dit de dire, reprenant toujours les mêmes éléments de langage reproduits à l’infini jusqu’à la nausée. Face à ça, une pensée tente de s’articuler, cherche la complexité, et se heurte à cette violence-là des contre-vérités.

 

On assiste au procès d’un poète singulier, Brodsky, mais qui est aussi le représentant de celui ou celle qui résiste.

Ce qui est intéressant, c’est que Brodsky n’a jamais écrit la moindre ligne contre le régime soviétique. Ce qui dérange, c’est sa position d’artiste entre deux pôles, une position très inconfortable entre la politique et l’art, et c’est cette tension m’a intéressé. Dans sa manière de tenir un cap et une position éthique, il y a quelque chose qui est insupportable pour le pouvoir. Il y a un rejet, une haine de la poésie et de ce que cela représente d’irréductible.

 

Il interroge: qu’est-ce que la société considère comme un travail? Ce qui la sert? Or, le poète ne sert pas le pouvoir…

En quoi l’activité littéraire de Brodsky est utile à l’édification du communisme? La réponse c’est: « en rien ». Cette inutilité aux yeux du pouvoir est sans doute intolérable.

 

Brodsky, par son refus du travail, non pas du travail en tant que tel, mais du travail tel que valorisé par le pouvoir, est celui qui résiste et même si on ne le voit pas dans le film, on sait qu’il est soutenu, que finalement son procès va être révisé, et que donc, il y a une action collective possible.

Oui, c’est réconfortant cette communauté autour de Brodsky. Il y a vraiment une nécessité de se rassembler, d’être dans l’action ou dans la réflexion collective, aujourd’hui plus que jamais.

 

Le film offre un épilogue, cette discussion avec Solomon Solokov, alors que Brodsy est exilé aux Etats-Unis. Cela questionne: quel serait aujourd’hui l’endroit qui pourrait accueillir les artistes? Quand Brodsky part dans les années 70 aux États-Unis, c’est là qu’il trouve sa liberté, mais aujourd’hui on peut se demander où elle se trouve.

Ce n’est pas tant un problème de liberté d’expression que de diffusion. Aujourd’hui, ce genre de films ne peut plus être diffusé à la télévision, il y a une normalisation, un aplanissement des formats avec la conviction odieuse que les gens sont trop bêtes pour apprécier des œuvres différentes. Malgré les contraintes, les tensions politiques, écologiques, les artistes continuent de créer parce que c’est sans doute une sorte de besoin vital, de nécessité. Il faut s’organiser autrement, évoluer dans les marges, quelque chose doit être repensé, réorganisé, il y a un système complètement à bout de souffle qui détruit tout et en tant qu’artiste, créateur, on doit aussi réinventer des modes d’existence, de partage et d’échange.

Propos recueillis par Aurore Engelen

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