Des comics découverts durant son enfance à Narbonne aux récits documentaires qui jalonnent aujourd’hui sa bibliographie, Abdel de Bruxelles a construit son parcours au gré des rencontres et des sujets qui l’interpellent. À l’occasion de la Fête de la BD (qui aura lieu à Bruxelles ces 19 et 20 septembre 2026), il revient sur son métier, son rapport au réel et la collaboration avec les scénaristes.

Chez Abdel de Bruxelles, le goût du dessin remonte à l’enfance. Né au Maroc et élevé à Narbonne, il découvre la bande dessinée vers six ou sept ans à la bibliothèque municipale, mais aussi grâce à des voisins plus âgés qui lisent les comics américains publiés en France. Strange, Spider-Man, Nova ou Titan nourrissent son imaginaire, tout comme Goldorak, dont il reproduit les personnages avec ses camarades. Très tôt, il se rêve dessinateur, tout en considérant ce métier comme inaccessible. « Je n’ai pas grandi dans un milieu où on lisait beaucoup, où la bande dessinée était très présente. » Un enseignant va changer la donne : repérant son goût pour le dessin, il lui demande d’illustrer certains textes utilisés pour ses cours et l’encourage à poursuivre des études artistiques. Après les arts plastiques au lycée et une année d’histoire de l’art à Toulouse, Abdel prend la direction de Bruxelles pour se former et tenter de faire du dessin son métier.

Plus de trente ans plus tard, la capitale belge est devenue une composante de son identité, jusque dans son nom d’auteur. Illustration, communication, fiction ou documentaire : son parcours s’est construit au gré des rencontres davantage que selon un plan de carrière. « C’est à travers le dessin et la bande dessinée que j’ai créé du sens. » Le médium lui offre surtout la possibilité de naviguer entre deux aspirations : s’évader du quotidien par la fiction et questionner le monde par des sujets relevant des sciences humaines, de la politique, du social ou de la philosophie.

Cette seconde dimension occupe une place importante dans sa bibliographie. Abdel de Bruxelles a notamment dessiné Le Conflit israélo-palestinien : deux peuples condamnés à cohabiter avec Vladimir Grigorieff pour La Petite Bédéthèque des Savoirs, collaboré à La Revue dessinée, puis travaillé avec Fabien Grolleau sur Tanger sous la pluie et avec Vincent Cuvellier sur L’Abbé Pierre, une vie pour les autres. Autant de projets qu’il envisage aussi comme des occasions d’apprendre : « Ce sont des projets d’abord d’auto-pédagogie. »

Tanger sous la pluie illustre particulièrement sa manière de faire dialoguer réel et imaginaire. Abdel souhaitait dessiner le Maroc de ses souvenirs d’enfance. Les séjours d’Henri Matisse à Tanger en 1912 et 1913 offrent à Fabien Grolleau et lui le point de départ du récit. Mais leur attention se porte progressivement sur Zohra, modèle du peintre dont les archives ont conservé très peu d’informations. Ce vide documentaire ouvre un espace à la fiction. « Finalement, ce livre, c’est un peu le prétexte à essayer de recomposer, de reconstruire la vie de Zohra, plus que la vie de Matisse. » Les faits historiques deviennent ainsi des points d’ancrage à partir desquels les auteurs peuvent imaginer une trajectoire et déplacer le regard vers une figure restée dans l’ombre du peintre.

Pour Abdel, dessiner le réel ne signifie donc pas simplement le reproduire. Sa méthode commence par les images et les références que lui évoque un texte. Il procède ensuite « en arborescence », approfondit certaines pistes par la documentation, puis resserre progressivement son découpage jusqu’à trouver le rythme recherché. Dans un projet documentaire, le cadre est naturellement plus contraint : « Ma part de dessinateur va plus s’articuler autour de petites trouvailles graphiques pour faire passer une idée, pour faire passer une information. »

La collaboration avec le scénariste demeure néanmoins un dialogue. Avec Fabien Grolleau, auteur lui-même dessinateur, Abdel peut réinterpréter les découpages qui lui sont proposés, agrandir une case, modifier une séquence ou supprimer un dialogue lorsque l’image suffit. « On a tous, en tant qu’humains, un rythme qui nous est propre. […] Et c’est pareil quand on raconte une histoire. » Une collaboration réussie repose selon lui sur la confiance, le respect et la capacité à « mettre l’ego au placard ».

C’est précisément un nouveau travail collectif qui le ramène aujourd’hui au cœur de Bruxelles. Camille Blin, fondatrice d’Une Agence à Soi, lui propose de participer à la grande fresque conçue pour la Fête de la BD à partir d’un scénario de Marc Dubuisson. Plusieurs artistes se partagent les cases du récit, avec pour consigne de faire reconnaître Bruxelles tout en nourrissant librement les images qui leur sont attribuées.

Abdel en reçoit deux. Installé dans la capitale depuis trois décennies, il choisit d’y représenter sa Bruxelles : celle de la vie dans la rue, des passants, des terrasses, des parcs, des gens qui mangent ou discutent dehors dès qu’un rayon de soleil apparaît — sans oublier quelques chiens, autre passion personnelle. « Le but de notre mission était de nourrir l’image de notre perception, de ce qu’on voit dans Bruxelles, en tout cas des choses qui nous touchaient personnellement. » Une manière, pour celui qui a fait de la ville son nom d’auteur, d’inscrire à son tour son regard dans le paysage bruxellois.

Propos recueillis Par Christian Missia Dio

La fresque de la Fête de la BD

Durant le week-end de la Fête de la BD, une planche de bande dessinée monumentale prendra place devant la Bourse : une fresque de 600 m² (30 x 20 m) imaginée collectivement par 7 auteurs et autrices belges aux profils et univers différents : Marc Dubuisson, Lison Ferné, Wauter Mannaert, Émilie Plateau, Benoît Ers, Alix Garin et Abdel de Bruxelles. Composée de 10 cases et d’un élément narratif central, cette oeuvre collective se veut à l’image de Bruxelles et de ses multiples identités, langues et communautés.

Pour la découvrir, rendez-vous ce samedi 19 septembre à 13h30 devant la Bourse en présence des auteurices !

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