Nombre d’auteurs et autrices étant membres de nos deux sociétés et traversant nos différents répertoires, la SACD et LaScam se joignent comme chaque année pour décerner un prix commun. Les frontières entre fiction et documentaire, entre littérature et théâtre sont poreuses. Les formes d’art se nourrissent les unes des autres et l’autrice que nous honorons cette année nous le prouve bien. Ce prix commun est aussi une manière de saluer la collaboration de la SACD et de LaScam eau sein de la MEDAA, notre maison à toutes et tous.
L’éloge du Comité
Si le nom de Caroline Lamarche vient d’être particulièrement mis en lumière avec sa présence dans la liste des finalistes du Prix Goncourt, un grand nombre de lecteur·ices belges n’ont pas attendu qu’y figure son dernier livre pour la découvrir. Comment exprimer le parcours remarquable d’une autrice qui déploie son style partout où la littérature se fraie une voie ? Romans, nouvelles, poèmes, littérature jeunesse, pièces radiophoniques, textes pour la scène, chroniques de presse, il semble que rien ne puisse échapper à sa plume, qui n’aime rien tant qu’observer les vivant·es et le vivant. Mais inutile d’enfermer Caroline Lamarche dans une case, ce serait faire offense à son talent intrépide et singulier, terriblement instinctif et surtout, jamais là où on l’attend.
Les Comités belges de la SACD et de LaScam sont très fiers de célébrer l’autrice dont le parcours illustre à merveille la définition de ce Prix commun, tant sa carrière est faite d’entrelacements des genres et des formes artistiques. En lui décernant ce prix ce sont tous nos répertoires qui sont mis en lumière ; une lumière qui a particulièrement brillé cette année.
En 2025, Caroline Lamarche a ainsi été artiste associée au Théâtre National, elle a collaboré aux spectacles Les Enfants de la vallée de Mathias Simons et Hamlet adapté par Christophe Sermet qui a reçu le Prix Maeterlinck de la critique 2025 et a coorganisé avec Joelle Sambi « Les Mots à Défendre », deux week-ends de création littéraire, hybride, poétique et engagé.
C’est avec beaucoup de respect et d’amitié que les membres des Comités belges lui rendent hommage et saluent son talent et son engagement.
Marie Lemeland, Emmanuel Texeraud et Anne Vanweddingen
Caroline Lamarche, une voix plurielle.
Depuis Le Jour du chien (Minuit1996, prix Rossel), Caroline Lamarche façonne une œuvre plurielle, émancipatrice et remarquée (e.a. prix Goncourt de la Nouvelle en 2019 pour Nous sommes à la lisière, Gallimard). La matière personnelle y trouve écho dans la vigueur et la fragilité du vivant, les rêves y deviennent des clés, les fantômes y ont leur place, comme dans Le Bel Obscur (Seuil, 2025, finaliste du Goncourt).
Fine lectrice et cinéphile, attentive à la scène théâtrale contemporaine, Caroline Lamarche a été autrice associée du Théâtre National pendant quatre ans comme co-programmatrice avec Joëlle Sambi du festival MàD (Les Mots à Défendre) et chroniqueuse de spectacles. Elle a également collaboré à l’adaptation d’Hamlet dans sa mise en scène par Christophe Sermet (2024) et certains de ses propres textes ont été portés par des comédien.ne.s.
Sa façon d’avoir autant d’attrait pour la page que pour la scène la voit cette année récompensée par le prix croisé SACD x LaScam Belgique.
Rencontre avec Anne-Lise Remacle
Comment le théâtre vient-il nourrir ton écriture romanesque et tes autres formes d’écriture ?
Caroline Lamarche : A Paris, où travaillait mon père, nous avions un abonnement à la Comédie française et j’ai aussi vu des pièces aux Bouffes du Nord. J’ai lu avec passion Jon Fosse et Sarah Kane lorsque j’étais en résidence en Avignon en 2005 avec un projet de pièce qui a débouché sur Sanguine, une fiction radiophonique pour France-Culture suivie d’une mise en scène en Belgique par le Groupe Sanguin.
Le théâtre, peut-être particulièrement en Belgique, est inventif et politique. Non seulement le Kunsten Festival des Arts mais aussi tous les spectacles que j’ai vus durant des années et particulièrement pendant les quatre ans où j’ai été artiste associée au Théâtre National. J’adore le public au théâtre. Il y a une communion, un « nous ».
Ce sentiment de compagnonnage, est-ce aussi ce qui t’a portée quand tu as collaboré avec Christophe Sermet ou bien comme co-programmatrice des Mots à défendre ?
Caroline Lamarche : J’ai toujours travaillé avec d’autres artistes. J’apprécie de longue date le travail de Christophe Sermet. C’est lui qui m’a proposé de co-adapter Hamlet. Il voulait rendre le texte plus accessible tout en conservant la richesse de la la langue de Shakespeare. Il m’envoyait acte par acte ce qu’il avait élagué et une traduction rapide. Moi je repartais du texte anglais tout en restant fidèle à l’esprit de l’adaptation. Je suis un caméléon, je prends avec joie la couleur d’autrui. À force de voir des spectacles je pense avoir développé par ailleurs un certain sens dramaturgique. J’ai ainsi pu faire des propositions pour Les enfants de la vallée, monté par les Ateliers de la colline. Pour les Mots à défendre j’ai senti Pierre Thys, Silvia Botella et l’équipe du Théâtre National à nos côtés, Joëlle et moi, tout du long. Ça m’a permis de donner à entendre des textes que j’aime comme L’engravement d’Eva Kavian (La Contre-Allée) avec Anne-Sophie Sterck ou de proposer des soirées hybrides et engagées avec le collectif Douche Flux ou avec l’écrivain David Van Reybrouck et les victimes des inondations de 2021.
Souhaiterais-tu voir certains de tes textes portés à la scène ?
Caroline Lamarche : Bien sûr ! La beauté et la force d’une écriture se révèlent par la voix et le corps. Des programmes comme les Mots à Défendre au Théâtre National, Corps de texte à Liège ou ce que proposent la Compagnie Albertine de Geneviève Damas ou les Midis de la Poésie devraient rester pérennes et se développer. Une de mes plus belles expériences autour du Bel Obscur est d’avoir été invitée dans le cadre du festival Lis-moi tout initié par Emmanuel De Coninck (Atelier théâtral Jean Vilar). Il avait proposé à Stéphanie Van Vyve de faire travailler ses étudiants sur des extraits de mon livre choisis et montés pour une lecture de 45 minutes. Voir et entendre des jeunes à ce point inspirés par mon écriture, c’était magnifique. J’ai vécu d’autres belles expériences, comme l’interprétation à Avignon, par Dominique Blanc, de La mémoire de l’air, au Théâtre National de Cher Instant je te vois par Isabelle Abreu, et je me réjouis d’entendre cet été Anne Alvaro lire Le Bel Obscur.
Quel lien particulier entretiens-tu avec les comédien·nes ?
Caroline Lamarche : À mes yeux, ce sont les meilleurs lecteurice à force de scruter le texte au plus près, de l’incarner, littéralement. Leur intérêt me donne parfois envie d’écrire ou de réécrire. Ainsi j’ai d’abord écrit Frou-Frou (ndlr : une nouvelle du recueil Nous sommes à la lisière) avec un personnage féminin dans une première version lue au festival Voix de Femmes, puis Isabelle Wéry et Geneviève Damas m’ont fait le cadeau d’une lecture, toujours au féminin. Mais c’est après avoir vu jouer Gaëtan Lejeune au Public que j’ai finalisé ce texte. Sa singularité et sa présence m’ont incitée à faire du protagoniste un homme. Ensuite lui-même s’est emparé de Frou-Frou pour le porter à la scène. Quant à La mémoire de l’air, qui évoque un viol et la question de l’emprise, c’est Magali Pinglaut qui m’avait encouragée à écrire sur ce sujet. Laurence Vielle, de son côté, m’a convaincue de lire en public le très personnel Poème tenu secret écrit il y a trente ans et qui s’est révélé la matrice de mon dernier roman.
Dans Le Bel Obscur, ta narratrice se voit contrainte de nager à contre-courant. Est-ce que ça t’est également arrivé, au cours de ta trajectoire littéraire ?
Caroline Lamarche : J’écris par nécessité, sans savoir où je vais. On m’a souvent reproché d’être éclectique et on m’a conseillé de ne pas écrire de nouvelles parce que ça ne se vendrait pas. Si j’avais été japonaise, anglo-saxonne, hispanophone, allemande, j’aurais eu davantage de retentissement avec ce que je n’ai, à vrai dire, jamais cessé de pratiquer, à savoir la forme brève. Quant aux sujets que je traite, La nuit l’après-midi, Carnets d’une soumise de province, Mira ont pu choquer ou surprendre. La mémoire de l’air a été écrit avant MeToo et redécouvert après et traduit en plusieurs langues. Le Bel Obscur a soulevé un angle mort : on n’avait jamais évoqué en littérature l’autre côté du placard, à savoir les effets collatéraux de l’homophobie sur les conjoints, les familles.
En écho aux fluctuations de son couple la narratrice de ton roman cherche à donner du sens aux traces éparses d’Edmond, un ancêtre énigmatique. Comment expliques-tu le regain d’attention actuel pour les archives ? Est-ce l’idée de redonner voix à ceux à qui elle avait été confisquée ?
Caroline Lamarche : Sans doute car c’est une des missions de l’art, mais le goût actuel pour l’archive me semble aussi venir de l’intérêt pour les leçons du passé. On vit une époque où le présent est fragile et où l’avenir bute contre la possibilité d’extinctions massives et de catastrophes climatiques. Les morts nous permettent d’ouvrir des dimensions de nous-mêmes insoupçonnées et, en retour, nos textes leur rendent vie. Je me sens à la fois une âme d’archiviste et de medium capable d’entrer en communication avec les disparus. L’intensité d’un tel travail peut déboucher, je crois, sur des intuitions valables pour notre temps.
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