
L’éloge du Comité
Il suffit de se balader dans les oeuvres d’Inès Rabadán, de regarder ses films de fiction et documentaires pour avoir une idée de ce qui la meut. Disons : l’expérimentation, les narrations et écritures nouvelles. Elle est une cinéaste née de la passion qu’avaient sa grand-mère et son père pour le cinéma – marquée à jamais par eux comme une flamme, un vacillement. Formée à l’IAD au cinéma, elle ajoute la VR, le théâtre, l’installation vidéo, la playformance et la publication.
Inès Rabadán sourit beaucoup et parfois, son regard s’inquiète. Son oeuvre est un éloge gracieux du pas de côté pour dire quelque chose de juste sur ce qui lui importe. Possible définition de l’autrice. Elle a été membre et présidente de l’AJC et de l’ARRF. Elle s’engage en faveur des femmes créatrices. Après tout n’est-elle pas la première femme à avoir présidé le Comité belge de la SACD ?!

Son geste court loin, comme en témoigne le Magritte du Meilleur court métrage documentaire qu’elle reçoit en 2025 pour Les Vivant·es, dans lequel elle remet nos mort·es au centre de nos vies ; des vies empilées les unes sur les autres. « Ils peuvent nous faire du bien, nous vouloir du bien », dit-elle. Et être une force de vie humanante. C’est ce que l’on retrouve précisément dans la playformance Celleux qui respirent dans la nuit, cocréée avec Leslie Astier, entre écriture documentaire et polysémie ludique. Avec Inès Rabadán, il suffit d’appuyer sur les mots pour que la vie continue, inoubliable de délicatesse.
Sylvia Botella
Inès Rabadán, le goût des narrations atypiques
Cinéaste de fiction, et surtout de documentaire, Inès Rabadán explore de nouveaux territoires. Elle imagine de nouvelles façons de mettre en forme, de raconter. Elle a ainsi créé, avec Leslie Astier, le documentaire interactif “Celleux qui respirent dans la nuit” pour lequel elle est récompensée.
Recevoir ce prix de LaScam Belgique vous fait quoi ?
Inès Rabadán : Cela me fait très plaisir, bien sûr. J’apprécie énormément d’où vient ce prix car c’est une société que j’aime beaucoup. Je suis très attachée à la Medaa, j’ai présidé la SACD [élue en 2015 et première femme à présider la SACD Belgique, ndlr], je suis maintenant plus proche de LaScam vue la nature de mes projets. Je trouve que les sociétés d’auteurs et d’autrices sont un modèle de démocratie : ce sont les auteurs et les autrices qui siègent aux conseils d’administration de ces maisons, il y a une redistribution des revenus, etc. Et j’apprécie aussi que ce prix viennent des pair.e.s. Enfin, pour moi qui ai déjà reçu plusieurs prix pour certains de mes films, ce qui me fait également très plaisir avec celui-ci, c’est cet encouragement qui est ainsi marqué pour la pluridisciplinarité dans laquelle je suis engagée maintenant.
Comment vous est venue l’idée de Celleux qui respirent dans la nuit, ce documentaire interactif que l’on explore un peu comme un jeu vidéo ?
Inès Rabadán : Depuis un certain temps, je m’intéresse à la possibilité de faire vivre les idées ou les envies sous des formes plus variées. Je suis donc dans un travail plus pluridisciplinaire avec notamment des éditions, des installations, des formes expérimentales. Et dans ce parcours-là, j’ai eu la chance que le CVB, le Centre Vidéo de Bruxelles, me propose une collaboration pour sa plateforme nosfuturs.net. Eux ils préparaient une édition consacrée à la mort, qu’ils ont appelée «La mort vivante», et moi j’étais en train de faire un film sur la question de nos relations avec les gens qui sont morts, intitulé «Les Vivant.es». J’ai suggéré de faire un projet qui ne soit pas filmique, mais plutôt une création numérique avec une forme de narration inhabituelle. Ils m’ont fait rencontrer une artiste marseillaise, Leslie Astier, et on a co-créé le projet «Celleux qui respirent dans la nuit». C’est un documentaire interactif qui s’expérimente comme un jeu. On navigue dans un récit qui mène à des fragments de témoignages. Mais la structure technique, c’est celle d’un jeu vidéo. Et ce travail d’écriture narrative en arborescence m’a beaucoup plu, beaucoup amusé.
Concrètement, comment avez-vous fait pour amasser votre matière première : les témoignages ?
Inès Rabadán : On a fait une sorte de workshop avec des personnes sensibles à ces questions et qui avaient possiblement envie de parler de la mort, de notre rapport à la mort. Sur deux sessions, on a réuni ces personnes pour travailler, jouer, raconter, expérimenter. Leslie et moi avions préparé des jeux : des cartes, d’énormes papiers pour dessiner, etc. Toutes sortes de propositions assez ludiques pour faire émerger des récits, des témoignages. Et tout était enregistré [en audio]. On avait donc énormément de matière sonore, et on a mis beaucoup de temps à la dérusher. On en a extrait toute une série de fragments qui nous paraissaient intéressants, et on a commencé à travailler ces centaines de fragments. C’est à ce moment-là que le «montage», si on peut dire, diverge profondément du cinéma où on aurait une narration linéaire. Tandis qu’ici, il s’agissait d’imaginer des passages d’un fragment à l’autre. Des passages multiples : on peut arriver par plusieurs chemins à un même fragment. Élaborer cette arborescence nous a demandé beaucoup de temps de travail. On faisait de multiples classements, en fonction de différents critères. Au terme de ce travail, on a élaboré le jeu. Et pour finir, on a travaillé sur le graphisme. Il nous tenait à cœur de partir des mots, des récits pour ensuite créer le graphisme. Au total, on a passé environ un an à réaliser ce projet de A à Z, tout en en menant d’autres en parallèle, bien sûr.
Identifiez-vous d’où vous venait cette envie d’aborder cette thématique-là par un jeu ?
Inès Rabadán : Ça fait longtemps que je m’intéresse en littérature aux formes ludiques. Un exemple parmi beaucoup d’autres, c’est «Marelle» de Julio Cortázar, qui est un livre qu’on peut lire soit de façon linéaire, soit par un jeu de piste qui nous mène d’un chapitre à l’autre. J’aime aussi les jeux littéraires de l’Oulipo. Je pense que mon envie d’explorer d’autres formes narratives vient de là. Et je suis prof de narration à l’Erg [Ecole de Recherche Graphique, à Bruxelles], ce qui m’a aussi amené à explorer, réfléchir, découvrir des choses par rapport aux questions des narrations non conventionnelles.
Propos recueillis par Cécile Berthaud
Pour aller plus loin :
- Découvrir l’ensemble du Palmarès 2025
- Voir Celleux qui respirent dans la nuit
- Découvrir le site internet de l’artiste Inès Rabadán