Depuis le début de votre carrière, vous couvrez des zones de conflits. Pourquoi ce choix ?
Ce n’est pas à proprement parler un choix, à la base. Pendant mes années de formation, la grande actualité internationale, c’était le printemps arabe. Puis ont suivi des révolutions, contre-révolutions, guerres civiles. Cela a sans doute eu un impact sur mon intérêt pour le Moyen-Orient et sur mes choix successifs. À mes débuts, je me suis basé en Irak, puis en Palestine. Mais c’est plus tard, en 2022 lors de l’invasion russe de l’Ukraine, que j’ai pris conscience que j’avais acquis des compétences spécifiques pour le travail en zone de guerre. Je suis formé, je suis équipé, je sais que je suis à l’aise dans ces endroits-là, que je ne panique pas, que je ne me mets pas en danger, que je ne suis pas une tête brûlée, que je sais évaluer le risque et trouver des bonnes histoires dans des contextes compliqués. Et donc je me suis senti capable de quitter le Moyen-Orient et d’aller dans un nouveau pays, une nouvelle région. Aujourd’hui, je travaille sur l’Ukraine et sur le Moyen-Orient.
Vous abordez un point important pour les reporters de guerre : être formé, être équipé, savoir évaluer la prise de risque. Tout cela, vous l’avez appris sur le terrain ?
Pas uniquement. Mon premier job a été de couvrir la guerre contre Daesh en tant que correspondant en Irak. Donc j’ai beaucoup appris sur le terrain, bien entouré, avec parfois des journalistes plus expérimentés que moi, qui ont pu être de bons mentors de manière informelle. Mais j’ai aussi été formé de manière plus formelle. Juste après ma toute première mission en Irak, j’ai fait une formation à l’Université de Columbia, à New York, avec le Dart Center, destinée aux reporters en zone de crise, pour laquelle j’ai reçu une bourse du Rory Peck Trust. Depuis lors, j’en ai fait trois autres, gratuites, dont la dernière cet hiver. Cela fait 4 formations en 12 ans, et c’est important car la menace évolue – avec les drones par exemple –, on apprend toujours de nouvelles choses et les rappels – sur les premiers secours, entre autres – restent très utiles.
Quand vous couvrez une zone de conflit, il y a mille façons d’aborder les choses, comment faites-vous pour choisir votre angle ?
J’ai l’avantage de bien connaître mes terrains maintenant, et donc d’arriver à trouver des angles un peu plus originaux, un peu plus sophistiqués, à faire des pas de côté. Même en Israël-Palestine qui est sans doute le terrain le plus couvert au monde, j’arrive encore à trouver des sujets que personne d’autre n’a fait. C’est aussi parce que je choisis de faire de longues missions, ce qui me permet de m’imprégner et me laisse l’opportunité de découvrir des choses. Au détour d’une conversation ou lors d’un reportage, peut surgir une idée pour un autre sujet. Si on peut décider de tous les angles avant de partir, c’est peut-être qu’ils ne sont pas hyper originaux, et qu’ils ont déjà été faits…
Vous avez reçu le prix Albert Londres en 2023, à 31 ans. C’est évidemment une reconnaissance prestigieuse pour votre travail. Cela vous a fait du bien ou cela vous a mis la pression ?
Sans doute les deux. Ça fait du bien d’être reconnu par ses pairs, de savoir que l’investissement énorme dans mon travail ne passe pas inaperçu, n’est pas vain. Et ça m’a aussi positionné dans le paysage médiatique, offert une grande exposition, des opportunités. Vraiment plein de choses positives. Après, c’est vrai que ça a créé une petite pression. Disons que je devais être à la hauteur de ma propre réputation. Il n’était pas question de me relâcher, je ne pouvais pas devenir fainéant.
Ce prix a dû avoir un impact, justement, sur votre carrière, vos activités ?
Oui, mes activités se sont diversifiées, des portes se sont ouvertes. J’ai pu facilement signer avec une maison d’édition. Et maintenant quand je pitche des sujets à des médias, il n’arrive quasiment plus jamais qu’on me dise non. Est-ce que c’est parce que le prix Albert Londres les rassure ou parce que je connais bien mes terrains et que je ne propose pas des sujets bateaux ? Un peu des deux, probablement. Je suis aussi régulièrement invité à intervenir soit comme modérateur, soit comme conférencier. Et j’ai donné plusieurs leçons inaugurales dans des écoles de journalisme françaises, ce qui était clairement lié à l’Albert Londres. Il y a un côté “Miss France”, pendant un an on est l’Albert Londres, on est invité partout, tout le temps, et puis on passe la couronne et quelqu’un d’autre prend le relais.
Et cela vous a plu ?
Oui, parce que je suis passionné par mon travail, et donc je suis toujours enclin à en parler, à en expliquer les coulisses. D’autant plus dans les écoles de journalisme, où j’aime bien pouvoir répondre aux questions des étudiants de manière très concrète, démystifier ce que c’est d’être correspondant, ce que c’est de travailler en zone de guerre ou ce que c’est d’être indépendant.
Depuis votre pratique, quel regard vous portez sur l’évolution de la liberté de la presse ?
Ce que je vois, pour ce qui est des zones de guerre, c’est qu’on a de moins en moins d’accès. Pour deux raisons principales. Parce qu’on a des acteurs étatiques qui nous empêchent de travailler. Je pense en premier lieu à la Russie, à Israël. Et parce qu’il y a de nouvelles menaces qui font que parfois le front devient trop dangereux. Et là, je pense plus à l’Ukraine, où maintenant avec les drones qui peuvent voler de plus en plus loin, le front ne fait plus 1 ou 2 kilomètres, il fait 40 ou 50 kilomètres de large. C’est ce qu’on appelle la kill zone.
Un autre constat, aussi, c’est que les journalistes locaux deviennent des cibles dans les territoires occupés par la Russie ou Israël.
En travaillant ainsi sur des conflits, comment abordez-vous la neutralité journalistique ?
La neutralité journalistique est une valeur à laquelle je n’adhère pas. C’est sans doute lié au fait que je fais des reportages, non pas des dépêches d’agence. Le reportage de terrain est hautement subjectif. Rien que choisir un angle est subjectif. Puis décrire des ambiances, des histoires d’individus. Mais aussi parce que dans bien des cas, être neutre serait anti-journalistique. Dans le sens où, sur des zones de conflits, être neutre pourrait se traduire par créer de fausses équivalences. Or je trouve qu’il n’y a pas d’équivalence entre occupants et occupés. Je crois plus en l’honnêteté qu’en la neutralité. En ayant un compas moral clair et prêt-à-l’emploi : le droit international humanitaire, c’est-à-dire le droit des conflits armés. En cas de doute, il suffit de s’y référer et tout devient limpide.
Entretien mené par Cécile Berthaud
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