À l’occasion de la Foire du Livre de Bruxelles qui a lieu du 26 au 29 mars 2026,  nous avons eu le plaisir de rencontrer Anne Cohen Beucher. Traductrice littéraire à l’heure des transformations du marché de l’édition et de l’arrivée de l’intelligence artificielle, elle partage avec nous les facettes d’un métier en pleine évolution. Une interview menée par Aliénor Debrocq pour LaScam.

Originaire de Bordeaux, c’est à Bruxelles qu’Anne Cohen Beucher s’est installée pour étudier et pratiquer la traduction littéraire. Lauréate du Prix de la traduction de LaScam en 2016, du Prix Bermond-Bocquié 2024 et du Prix Première Victor du livre jeunesse 2025, elle a trouvé sa voie grâce à un texte de Luis Sepúlveda, Histoire d’une mouette et du chat qui lui apprit à voler, qu’elle voulait traduire pour ses enfants…

 

AD : Anne Cohen Beucher, vous parlez de la Belgique comme de votre pays d’adoption, vous y avez trouvé vos sources d’inspiration ?

ACB : Je vis ici depuis 20 ans et je défends bec et ongles tout ce qui fait partie de la culture belge. Ça me rend triste de voir qu’il y a toujours un complexe d’infériorité vis-à-vis de la France alors qu’il y a plein de pépites, autant chez les auteurices que dans les maisons d’édition. Pour cette raison, je trouve ça vraiment important que LaScam mette ses membres en avant. Pour nous, c’est essentiel. La traduction littéraire est un métier largement invisibilisé, encore plus dans le domaine de la jeunesse, alors je suis ravie quand on nous permet d’en parler. Il y aurait soi-disant une différence entre littérature pour adultes et pour la jeunesse. Je ne suis pas d’accord. Quelle que soit la littérature qu’on traduit, il faut avoir la même démarche, la même rigueur, et que ces traductions donnent envie aux jeunes de lire des livres.

 

AD : Comment se décide le choix des textes que vous allez traduire ?

ACB : Au début, pour créer son réseau, ça passe beaucoup par le bouche-à-oreille. Dans mon cas, le Prix de LaScam m’a donné un bon coup de projecteur et m’a permis de travailler avec plusieurs éditeur·ices belges sur des albums et des romans pour petits, moyens et grands enfants, ainsi que pour jeunes adultes. Pour ma deuxième traduction, j’ai remporté un prix de la Société Française de Traducteurs qui m’a permis de travailler avec d’autres éditeur·ices. En général, ce sont les maisons d’édition qui viennent vers nous en disant : « Voilà, j’ai un texte, il faut qu’il soit traduit pour telle date. Est-ce que vous voulez le faire ? » Avant d’accepter, si on peut, il faut négocier et calculer si on peut, les délais et les tarifs. Mais il arrive aussi que l’on puisse faire des propositions de textes, même si c’est plus rare et qu’il faut avoir construit une relation de confiance avec la maison d’édition. Ce qui est le cas pour moi avec Alice Éditions en Belgique.

 

AD : Quel regard portez-vous sur le marché de l’édition depuis que vous avez commencé à exercer votre profession ?

ACB : Depuis mes débuts en 2013, j’ai vu le marché évoluer pour plein de raisons différentes, qui sont assez cohérentes avec ce qu’il se passe dans la société. Comme au cinéma ou dans le domaine des séries télévisées, on est arrivé à un fonctionnement à deux vitesses qui privilégie la consommation immédiate. Il faut que les livres soient faciles à lire, rapides, bien marketés et, en définitive, très vite oubliés. Certains créneaux de niche se sont développés très fort, et les premiers qui s’en sont emparés ont gagné beaucoup d’argent. Tout ce qui est du domaine de la fantasy, de la romance, young adult, etc. À présent, il y a une surproduction terrible. Les libraires n’en peuvent plus, ils ne savent même plus où les mettre. Avec la pandémie de Covid-19, il y a eu un rebond qui a fait croire que la culture et la lecture étaient indispensables. Mais aujourd’hui c’est une catastrophe : le marché de l’édition s’est rétréci, celui des traductions aussi.

 

AD : Vous parvenez malgré tout à vivre de votre métier ?

ACB : Honnêtement, j’en vis très mal. C’était déjà très difficile au départ et c’est encore pire maintenant. C’est devenu précaire. Je ne suis pas en train de dire que les traducteur·ices sont les moins bien loti·es, que leur situation est pire que celle des écrivain·es ou des illustrateur·ices, mais, parmi tous les métiers de création que défend LaScam, je pense qu’on est aussi mal équipé·es que les autres. Et je trouve ça frustrant parce que j’ai eu une autre carrière avant, dans laquelle je gagnais très bien ma vie mais où je n’aimais pas ce que je faisais. Aujourd’hui, j’adore mon métier, je pense que je le fais bien, j’y prends beaucoup de plaisir, mais je ne peux pas affirmer que je pourrai continuer à l’exercer l’année prochaine. J’ai beau creuser mon sillon, être reconnue, avoir reçu des prix, cela n’empêche pas que le marché se réduise comme peau de chagrin, alors que ce sont des métiers qui apportent une réelle plus-value humaine, qui ont du sens dans un monde qui en a de moins en moins.

 

AD : Comment est calculée votre rémunération pour une traduction ?

ACB : Le prix que l’on touche est calculé au nombre de feuillets. En général, on calcule en feuillets de 1.500 signes, espace comprises, avec des tarifs qui sont plus ou moins respectés selon les éditeurs et les types de textes. Les langues plus courantes sont moins bien payées que les langues rares. On gagne beaucoup moins d’argent sur les albums jeunesse parce que les textes sont plus courts, mais, si le livre se vend bien, il arrive qu’on touche des droits d’auteur en plus.

 

AD : Impossible, dans le contexte actuel, de ne pas parler des dangers et des dérives possibles liés à l’arrivée de l’intelligence artificielle… Vous en pensez quoi ?

ACB : L’IA a permis de faire des avancées exceptionnelles dans de nombreux domaines. Certaines de ses réalisations sont réellement impressionnantes. Mais, selon moi, il y a quand même deux limites évidentes. La première est écologique, économique et financière. Chaque fois qu’on lance une requête, on dépense des litres d’eau nécessaires à refroidir tout le système alors qu’on n’a qu’une planète. Ne pourrait-on pas utiliser l’IA uniquement pour les choses dont on a vraiment besoin ? Je ne comprends pas pourquoi on l’applique à tout ce qui est création humaine. Moi, je préfèrerais que l’IA fasse ma vaisselle et mon ménage pendant que je me consacre à écrire plutôt que l’inverse ! La seconde limite est d’ordre éthique : c’est du pillage pur et simple ! C’est une machine hyper performante, certes, mais ça reste une machine, et, pour la nourrir, il a fallu voler notre travail intellectuel et créatif sans reverser aucun droit d’auteur à qui que ce soit. Pendant des années, l’IA s’est nourrie de nos productions humaines et, aujourd’hui, elle les recrache sans scrupules.

 

AD : Et dans le domaine de la traduction, quels sont les risques ?

ACB : On assiste à des phénomènes d’hallucination, c’est-à-dire que l’IA rédige ou traduit en faisant des contresens, en créant des sens erronés. Dans le cas d’une traduction, par exemple, on peut penser au premier abord que ça se tient, c’est même bien écrit, mais quand on va vérifier dans le texte original, on prend conscience qu’en fait, le sens donné par l’IA n’est pas celui-là. C’est ce que remarquent toustes les traducteur·ices qui sont obligés de travailler en « post-édition », c’est-à-dire qu’ils ne font plus de la traduction à partir du texte original, ils doivent réviser ce que propose l’IA. Ça s’appelle « post-édition » parce que c’est plus chic que relecture… On leur dit : voilà, maintenant vous allez être payé·es moins cher pour éditer un texte qu’on a déjà passé dans la machine, et, dans les faits, on se rend compte que ça représente autant de travail qu’une vraie traduction. Les limites de l’outil obligent à retourner vérifier dans le texte original en étant moins bien rémunéré·e qu’avant pour un travail qui prend autant de temps. C’est encore une ubérisation de notre métier. Il y a un moment où il risque d’y avoir un fameux retour de bâton… Soit l’outil devient vraiment très performant, soit on va se rendre compte que c’est complètement idiot, que ça coûte aussi cher, voire plus, parce qu’il faut tout refaire ! Donc on a pillé le travail des gens pour qu’un outil aille plus vite et soit moins cher, alors qu’en définitive, cet outil amène les gens à travailler davantage pour moins.

 

AD : Pour revenir à vous, un mot sur votre actualité : l’un des romans jeunesse que vous avez traduits du catalan est actuellement à l’affiche dans plus de 1.000 cinémas en France et en Belgique sous le titre Olivia : un long-métrage réalisé en stop-motion par Irene Iborra Rizo ?

ACB : Le titre initial du livre en français était La Vie est un film. Il a remporté le Prix Bermond-Bocquié au Festival Atlantide de Nantes en 2024. Je n’espérais pas qu’il soit lauréat parce que le sujet n’est pas facile au premier abord. Ça raconte l’histoire d’une maman solo qui est expulsée avec ses enfants de leur logement. Olivia doit veiller sur son petit frère et faire preuve de courage et d’ingéniosité pour lui épargner cette nouvelle réalité… Grâce au film, le livre ressort aussi en poche chez Alice Éditions sous le titre Olivia. Je reviens d’Angers, où j’étais invitée pour rencontrer des étudiant·es en traduction. À Nantes, j’ai été invitée au Festival de Cinéma Espagnol avec Maite Carranza, l’autrice du roman, à rencontrer des classes de primaires et de collèges et leurs profs. Ils sont curieux et enthousiastes. Cela étant, on sent que le secteur culturel est aussi fragilisé en France qu’en Belgique (coupes drastiques dans les budgets, attaques répétées…), et ce genre d’événements tient en partie grâce aux passionnés et bénévoles. Mais jusqu’à quand ?

Propos recueillis par Aliénor Debrocq

 

Pour aller plus loin

  • Retrouvez toutes les dédicaces et interventions d’Anne Cohen Beucher à la Foire du Livre de Bruxelles 2026
  • Découvrez le programme complet de la Foire du Livre de Bruxelles
  • En savoir plus sur Olivia, de Maite Carranza traduit du catalan par Anne Cohen Beucher & Laia de Bolos