Longtemps attachée au livre jeunesse, Chantal Peten a trouvé dans l’animation un nouvel espace pour apprivoiser le temps et raconter autrement ses récits sensibles. Entre humour, mise en abyme et regard critique sur le métier, Cracher dans la soupe dévoile une autrice qui interroge sa pratique tout en affirmant la puissance narrative du dessin animé. Cet entretien est proposé dans le cadre de la nouvelle édition du Festival Anima, qui se tiendra du 20 février au 1er mars.

Autrice et illustratrice d’une vingtaine d’albums jeunesse, Chantal Peten développe depuis plusieurs années une pratique hybride, à la croisée du livre et du cinéma d’animation. Formée à l’Académie des Beaux-Arts de Bruxelles après une année préparatoire à Saint-Luc, elle s’oriente vers l’illustration presque par hasard, sur les conseils de ses professeurs. Très tôt, son univers graphique s’affirme autour d’un trait sensible, influencé notamment par Jean-Jacques Sempé, Serge Bloch ou les premiers travaux de Kitty Crowther. Créer des personnages et leur donner une présence émotionnelle devient alors le moteur de sa démarche artistique.

Parallèlement à cette trajectoire dans le livre jeunesse, un désir persiste : celui de faire du dessin animé. Elle entame une formation en cours du soir à la RHoK académie d’Etterbeek, amorçant un déplacement progressif de son travail vers l’image en mouvement. Plus qu’un changement de médium, il s’agit pour elle d’une évolution dans la manière de penser la narration. « Dans mes albums, je raconte des histoires lentes, centrées sur le sentiment ou l’attente », explique-t-elle. « Mais je reste dépendante du rythme du lecteur. L’animation me permet d’imposer la durée d’une image et de raconter l’histoire exactement comme je le souhaite. »

Cette question du temps traverse l’ensemble de sa pratique et trouve une expression particulière dans Cracher dans la soupe, court métrage réalisé en un mois et demi dans le cadre d’un concours. À partir du règlement réel d’un appel à projets consacré au « jour de paie », Chantal Peten construit une mise en abyme à la fois humoristique et critique de la condition d’autrice. Le film explore les exigences administratives, la pression économique et la réalité quotidienne d’une créatrice — entre travail artistique, vie personnelle et charge mentale — tout en conservant une distance ironique rendue possible par le dessin. « Le cadre narratif m’a été presque servi sur un plateau », confie-t-elle.

Si le projet aurait pu être réalisé en prise de vue réelle, l’animation s’impose rapidement comme une évidence. Le dessin reste son langage naturel, celui qui lui permet d’exprimer des états intérieurs avec précision et simplicité. L’esthétique volontairement brute du film, proche de l’animatique, renforce son caractère introspectif et témoigne de l’urgence de sa fabrication. Cette approche lui offre également la possibilité d’aborder un sujet résolument adulte — la reconnaissance financière et symbolique du travail artistique — difficile à traiter dans le cadre du livre jeunesse, dont le public reste majoritairement enfantin.

Dans son processus créatif, tout commence par un personnage esquissé dans un carnet de croquis. Les histoires émergent ensuite de manière intuitive, à partir d’émotions ou de situations sensibles du quotidien plutôt que d’un thème défini à l’avance. Même si son univers s’adresse souvent aux 6-12 ans, Chantal Peten privilégie des récits intérieurs, faits de petits conflits invisibles et de moments suspendus. Cette attention au rythme et à la subjectivité se prolonge aujourd’hui dans ses films d’animation, où elle peut maîtriser chaque respiration narrative.

Après un premier court métrage qui lui avait demandé près de sept années de travail, l’autrice ressent le besoin d’expérimenter des formes plus immédiates. L’appel à concours à l’origine de Cracher dans la soupe lui offre ce cadre temporel contraignant mais stimulant. Réalisé avec l’aide ponctuelle de deux stagiaires, le film reste marqué par une fabrication artisanale, proche de celle du livre : une création souvent solitaire, où chaque geste graphique participe pleinement à la narration. Le court métrage a depuis rencontré un bel écho, décrochant notamment le prix du public au Festival international du cinéma d’animation de Meknès.

Aujourd’hui, l’animation occupe une place de plus en plus centrale dans sa pratique artistique. Elle poursuit actuellement le développement d’un nouveau projet né lors d’une résidence d’écriture au Maroc, organisée en collaboration avec La NEF, l’Institut Français de Meknès, le Festival Anima et la Fondation Aïcha®. Entre illustration et cinéma, Chantal Peten trace ainsi un parcours cohérent, nourri par une même recherche : raconter des histoires sensibles où le dessin devient une manière d’apprivoiser le temps et de donner forme à l’intime.

Propos recueillis par Christian Missia Dio

Et pourtant elles tournent

Lancé en juin 2024 par ARTE, en partenariat avec LaScam en France et ELLE, le concours de courts métrages documentaires Et pourtant elles tournent, vise à ouvrir les portes de la chaîne ARTE aux réalisatrices. En 2025, pour la seconde édition du concours, les courts métrages répondaient au thème : Jour de paye.

Au total, 250 projets documentaires ont été visionnés par le comité de sélection. Seules dix réalisatrices ― dont Chantal Peten ― ont été désignées lauréates par le jury. Leurs films ont été achetés et diffusés sur ARTE et sur sa plateforme arte.tv.

Pour aller plus loin

. Découvrir le site internet de l’autrice Chantal Peten

. Découvrir le film Cracher dans la soupe sur Arte.tv

. Vers la programmation du Festival Anima 2026 – le Festival international du film d’animation de Bruxelles