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Lisez-vous le belge : Grégoire Polet et Marie Gevers

Dans le cadre de l'opération "Lisez-vous le belge" et en partenariat avec les AML, nous avons présenté à des auteurs et autrices contemporain.es une archive concernant leur écrivain.e belge favori.te, et leur avons proposé de partager dans un texte ce que leur évoquait ce document. Dans le deuxième épisode de cette belle série, Grégoire Polet nous livre ses impression sur des notes de Marie Gevers sur le tapuscrit de L'Amateur de poèmes.


Marie Gevers,
Note sur L’Amateur de poèmes,
1957

Je prononce le nom de Marie Gevers et cela vous dit quelque chose ? Vous êtes heureux. Cela ne vous dit rien ?
Alors venez vite.
Venez avec moi du côté d’Anvers. Nous allons regarder par-dessus l’épaule de quelqu’un.
Une demeure datant du seizième siècle, un petit canal faisant office de douve, des grilles, des allées, un parc sublime, de vieux arbres, des azalées, des étangs dissimulés sous les frondaisons. Demi-tour, oh, la maison, briques sous peinture blanche, succession de toits pointus à double pente, ardoises grises si mon souvenir est juste. Le lieu s’appelle Missembourg ; nous sommes chez des Flamands francophones. Par une fenêtre de l’étage s’échappent comme des petits oiseaux le tic-toc-choc d’une machine à écrire. Années 1950. Pour pas un sou faites-nous maintenant une reconstitution des décors d’époque : grosses autos à carrosserie bombée, Atomium en construction et même un roi Baudouin tout jeune.
Venez, vous dis-je, et sentez soudain en regardant la maison, la fenêtre ouverte, vous envahir un calme énorme.
Calme. C’est le mot d’ordre. De passe. Le mot que je vous demande maintenant de prononcer pour entrer dans la demeure de l’écrivain.
— Calme ! avez-vous dit de votre belle voix, merci, et vous entrez.
Mobilier en bois de fruitier, vue verte par les baies, plancher craquant de chêne havane patiné, kilims élégants et usés (zéléganzézuzé). Escalier en colimaçon, un couloir où la plainte des planches s’amuït sous une épaisse moquette bleue (d’un autre âge ! 1957, rappelez-vous.) Porte s’ouvrant dans le lambris entre deux tableaux de paysages. Effluve fugace de quelque chose. Thé ? Cardamome ? Whisky ? Vous êtes chez Marie Gevers, la romancière, la poétesse.
Machine à écrire, porte-plume, encre bleue. Table ronde. Une petite dame de 73 ans, c’est-à-dire, toujours en âge de lire Tintin. Vous venez les mains vides ? Moi, j’apporte des fleurs. Elle ne nous voit pas les poser sur la table mais tout de même elle sourit, car la présence de l’avenir est sensible au passé. Bienveillante, elle nous laisse, spectres, jeter un coup d’œil au tapuscrit qu’elle relit et rature, corrige, et qui concerne, comme le titre l’indique, souligné : l’amateur de poèmes. Où elle parle d’elle-même et de ses poèmes préférés. Je vous laisse deviner. Et je vous donne la clé secrète pour entrer dans l’univers Gevers : le calme. Pour ouvrir sa prose, pour y séjourner quand bon vous semble.

Moi, j’ôte à Madame Gevers ses lunettes à grandes montures rondes et noires ; son regard myope pose partout le flou d’une rêverie. Je caresse doucement la peau ridulée, je touche sans la déplacer l’adorable ondulation blanche de sa chevelure et je regarde ses lèvres, sa bouche fine, prononcer le mot qui le plus souvent revient sous sa plume, en général, et dans ce texte, là, qu’elle corrige, en particulier. Le mot dont jamais elle ne chasse la répétition. Le mot plaisir.
Elle dit : plaisir. Écoutez, lisez, chez Marie Gevers, son mot viatique : plaisir.
Donnez-moi la main et préparez-vous, nous allons entrer dans la bouche de l’écrivain ! Attention.
Mais avant cela, plaisir, vite, que je ne me refuse pas. Sur un meuble bas entre les deux fenêtres, vous avez vu comme moi un tourne disque. Et j’ai lu quelque part (dans Plaisir des météores, je crois, ou était-ce dans Parabotanique, ou dans Plaisir des parallèles, tous ouvrages de sa main merveilleuse) qu’à telle fête du printemps, je ne sais plus laquelle, Marie écoutait à plein volume son disque favori, une cantate de Bach, dont je trouve l’enregistrement par Harnoncourt, Mein glaubiges Herze… voix d’enfant, simplicité décapante. Je fais jouer. Oh, les sons, comme des oiseaux, jaillissent de la maison Gevers et chantent dans l’air calme.

Quoi ? Mais oui, j’arrive. Je vous vois pendu à ses lèvres et je vous avais promis d’en franchir le seuil. Hop, entrons.
La bouche d’un écrivain ! Le palais de sa voix ! La rouge muqueuse de son goût ! Le repaire de sa langue ! Saint des saints ! Oh Marie ! Et vos petites dents soignées ! Attention ! Elle boit une gorgée ! Accrochez-vous ! Qu’était-ce ? Thé ? Whisky ? Pas sûr ?
Elle avale. Attention encore ! Soulèvement et giclement de la langue : elle parle ! Oh, ce grondement : elle murmure. Oh, cette tornade ! Elle respire. Marie ! Pas si fort !
Au fond de votre calme, quelle puissance !
« J’ai longtemps cherché à quelle chose tangible je pourrais comparer l’extrême diversité de plaisir de la poésie, et j’ai trouvé l’eau. » « Même quand l’âge est venu, c’est bien au plaisir de l’eau que l’on peut comparer le plaisir de la poésie. » « La première atteinte de la poésie fut si forte pour l’enfant que j’étais… »
« Si vous pouviez voir les rayons — oui, Marie, nous pouvons — de ma bibliothèque où sont rassemblés les recueils de poèmes, vous trouveriez dans presque tous un signet à la page que je veux pouvoir retrouver sans peine et qui me donna le plus de plaisir… »
« C’est une joie secrète et complète que l’on s’habitue à saisir… »
Écoutez, regardez, l’écrivain réfléchit. Elle hésite entre deux adjectifs si proches l’un de l’autre dans la bouche. « Joie secrète et concrète », ou bien complète ? Concrète ? Complète ? Elle écoute. Elle choisit, elle surcharge et de sa main elle écrit à l’encre bleue complète au-dessus de concrète.
Oh, comme nous agréons aux deux versions ! Et comme nous regrettons ce coup de téléphone, là. Marie qui se lève pour répondre. Et notre rêverie qui disparaît…


Grégoire Polet, novembre 2022.

 Note sur lamateur de poèmes 01

 

Note sur lamateur de poèmes 02

Note sur lamateur de poèmes 03

Note sur lamateur de poèmes 04

Note sur lamateur de poèmes 05

Voyez aussi les impressions de Colette Nys-Mazure sur un rapport de lecture enthousiaste des Marais, de Dominique Rolin signé pour les Éditions Gallimard par le poète Max Jacob.

Merci à Christophe Meurée des AML pour sa collaboration précieuse et chaleureuse, ainsi qu'à toute l'équipe de la campagne Lisez-vous le Belge.

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