
L’éloge du Comité
Buda, film de fin d’études de Raphaël Kaddour (IAD), met en lumière des éboueurs et leur métier peu reconnu mais essentiel, et pose d’emblée son enjeu : le face-à-face quotidien entre travailleurs et usagers, dicté par des consignes imposées de l’extérieur, dont l’absurdité retombe sur celles et ceux qui sont en première ligne. Sans commentaire ni voix off, il laisse les scènes coexister, l’une à côté de l’autre, et fait cohabiter les points de vue : employés comme clients, tous pris dans une mécanique qui use.
Dans la démarche de Raphaël, on sent surtout une confiance rare : l’équipe est là, intégrée au lieu, sans forcer, et cette présence laisse circuler une parole libre, drôle parfois, rude souvent. Raphaël Kaddour filme l’usure, la tension ordinaire, la lassitude de « recevoir » les déchets et l’humeur des gens, mais aussi les gestes d’entraide, l’intelligence pratique, le collectif qui tient. Le Recypark devient un petit théâtre urbain où se jouent le rapport au travail, à l’autorité, au déchet et à la dignité. Et c’est là sa force : faire naître une pensée sans surplomb, à partir du concret, du moindre geste.
Le court métrage Buda est une promesse, loin des clichés : celle d’un cinéma éthique et respectueux, qu’on se réjouit de suivre dès aujourd’hui. En choisissant de le distinguer, nous, les auteurices de LaScam, affirmons l’une des missions : accompagner les jeunes auteurices dès le début de leur parcours.
Pauline Beugnies, Coline Grando, Jasna Krajinovic, Alexe Poukine et Mathieu Volpe
Prix LaScam du documentaire audiovisuel
Buda de Raphaël Kaddour
Buda, c’est le nom du parc à conteneurs (Recypark) situé près du pont de Buda à Neder-Over-Hembeek. Dans son court-métrage documentaire du même nom, Raphaël Kaddour scrute et raconte le quotidien des gens qui y travaillent. Entre moments de tension, d’ennui ou d’émotion, Buda est une chronique bruxelloise douce-amère, drolatique et très humaine.
Premier souvenir de cinéma : Spider-Man de Sam Raimi (2002)
Chaque fois que je le dis je fais rire l’assemblée, mais honnêtement c’est le premier film qui m’a marqué, et je le dois à ma mère. Je devais avoir 4 ou 5 ans, et j’ai été touché par l’histoire de ce gars banal qui va vivre un événement qui fait de lui quelqu’un d’extraordinaire. En tant que jeune garçon on peut facilement se projeter là-dedans. C’est ce mélange qui m’a séduit : une histoire intime, mais avec des enjeux fantastiques.
Premiers films préférés
À l’adolescence j’ai migré vers le thriller et le polar. Un de mes préférés est Memories of Murder de Bong Joon-ho, que je revois souvent. Ce film m’a fait tomber amoureux du cinéma coréen, où il y a là aussi ce mélange entre sérieux, drame et humour. Je peux citer également Rough Cut de Jang Hoon, Old Boy de Park Chan-wook, ou des films américains comme Uncut Gems des frères Safdie… Tout cet univers de thrillers m’a bercé durant l’adolescence.
Première envie de (travailler dans le) cinéma
Je dirais que la naissance de mon envie de faire du cinéma est née d’une petite frustration : j’aimais écrire des nouvelles, et j’avais en tête la musique des images. Or lorsque je faisais lire mes écrits à mes amis ou mes professeurs, ils n’arrivaient pas à connecter au récit. J’étais frustré de ne pas totalement réussir à leur communiquer mon imaginaire. Je crois qu’en grandissant, c’est ce qui m’a mené vers le cinéma. C’était une façon de raconter une histoire avec des images et du son, sans passer uniquement par les mots. C’est comme ça que, lorsque j’ai fini mes secondaires, j’ai tenté l’IAD.
Premier film
Dans le cadre de mes études, j’ai réalisé un court-métrage sur une relation père-fils un peu toxique, dans lequel le fils apprend le métier de son père, qui est tueur à gages. Il y avait un aspect psychologique, et plein d’influences du cinéma de ce genre – c’est un remake d’Assassins de Matthieu Kassovitz, où j’ai fait de cette relation de mentorat une relation père-fils. C’est une dynamique que j’ai envie d’explorer dans mes prochains projets de fiction.
BANDE-ANNONCE : BUDA
https://www.youtube.com/watch?v=3veDf0dIj2Y
Buda : première idée
Mon père travaille dans un Recypark, et il m’a beaucoup nourri avec les histoires qu’il racontait après le boulot. Ce qui m’a animé, c’était voir et comprendre ce qu’il vivait à travers d’autres ouvriers. Cependant, ma relation au film a beaucoup évolué. Au début, on se dit qu’on va montrer des travailleurs qui en prennent plein la tronche. Du coup on a envie de respecter leur parole, et d’être le plus authentiques possible. Au montage, on avait l’impression de réaliser un film extrêmement noir et dépressif. On a même retiré des scènes pour éviter que ce soit trop plombant. Mais l’accueil du public a complètement changé la dynamique du film. On s’est rendu compte que ces portraits et ces situations créent le rire, ou en tout cas une sympathie. C’est une expérience puissante, en tant que réalisateur, de redécouvrir sans cesse son film avec le public. Bien sûr, on a des appréhensions, mais on est contents de voir que Buda fait du bien aux gens, et peut faire évoluer la conscience collective sur les Recyparks et les gens qui y travaillent.
Un mot clé : s’adapter
Réaliser ce film m’a appris à m’adapter. Surtout en documentaire, où on a une vision et des intentions au départ, mais parfois on filme ce qu’on a envie de filmer, parfois pas, parfois ce qu’on ne pensait pas filmer… Il y a toujours un peu de découverte. Pareil au montage, où on doit créer une dramaturgie avec tout ça, tout en gardant une éthique documentaire… C’est pas mal de défis ! Et Buda m’a fait progresser. S’adapter, c’est vraiment le mot qui m’a accompagné durant tout le processus de création.
Première sélection en festival : FIFF de Namur
La toute première projection, c’était à l’IAD, et toute la salle avait ri. Je me suis dit, le FIFF c’est un autre public, plus habitué. Et en fait il, y a eu la même réaction ! C’est touchant, et ça crée des discussions aussi, ça devient un carrefour d’expériences, de souvenirs… La chose la plus belle que j’ai pu entendre, c’est quand les gens reconnaissent qu’ils pourraient être plus sympathiques avec les gens qui travaillent là-bas. Donc j’étais ravi de cet accueil au FIFF.
Premier prix : Festival du court-métrage de Clermont-Ferrand
J’ai appris après avoir été sélectionné que c’est un des plus gros festivals de court-métrage ! Donc forcément, se retrouver sur place, c’était magique. Voir autant de cinéastes, de films de qualité, être présents avec notre petit film étudiant dans les grandes salles de Clermont… Parfois on s’infiltrait dans les séances pour voir comment les gens réagissaient. C’était beaucoup de moments magiques. Mais clairement l’apothéose, c’était monter sur scène pour recevoir le Prix du Meilleur film européen. C’était vraiment un honneur. On était très heureux, et en même temps impressionnés. C’est un sacré coup de boost, et aussi une responsabilité. Donc plusieurs émotions partagées, mais que du bonheur ! Le prix a ouvert la voie à d’autres festivals, donc on est sur un petit nuage. Prochaine étape : IndieLisboa à Lisbonne !
LaScam
Quand je pense à LaScam, je revois ce moment au Fipadoc de Biarritz, avec des gens extrêmement sympathiques et accessibles. Ils et elles m’ont fait comprendre que j’étais libre d’échanger avec eux, et en tant qu’auteur c’est tout ce que je demande : être accompagné. Par ailleurs, Buda a été soutenu par la Bourse de la Scam en 2025, qui a servi à la post production. Donc je suis très reconnaissant du soutien de LaScam, qui a cru au projet dès le début.
Dernier coup de cœur : L’Acier a coulé dans nos veines
L’autre soir à la télévision, j’ai vu le documentaire L’Acier a coulé dans nos veines de Thierry Michel. Bien que je sois moins fan du côté film d’archives commenté généralement, ici le montage est très fort, ça s’enchaîne extrêmement bien. On comprend très vite l’histoire des usines, et le point de vue du travailleur. J’ai passé un très bon moment, je suis content de l’avoir vu.
Propos recueillis par Elli Mastorou
Pour aller plus loin
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