« Virginie Gardin ouvre une fenêtre sur la complexité du monde agricole : un geste documentaire essentiel à notre époque de crise écologique aigüe.» : quelques mots pour se plonger dans l’univers de Virginie Gardin qui reçoit le Prix de LaScam du documentaire sonore pour Les Onches. Découvrez à cette occasion l’éloge écrit en son honneur par le Comité ainsi qu’un entretien passionnant avec elle.

L’éloge du Comité

Les Onches. Petit point sur une carte de Wallonie. Magie de la radio. Nous y sommes. Pas à pas, nous accompagnons Virginie Gardin, au cœur de l’exploitation familiale. L’autrice construit le récit par petites touches et nous navigons entre les générations. L’histoire de l’arrivée des grands-parents flotte encore. C’était les années 50. Aujourd’hui, se joue la collaboration et la passation imminente entre le père et le frère de Virginie qui s’était jouée entre le père et le grand-père une génération plus tôt.

Le temps du documentaire, toutes celles et ceux qui y ont grandi se retrouvent aux Onches. Leurs expériences incarnent septante années de l’histoire agricole wallonne. Le premier cercle, parents et enfants, a travaillé ensemble pour maintenir coûte que coûte l’exploitation, rester debout face aux incertitudes, s’adapter sans cesse : épidémies, absurdité de normes qui changent de plus en plus vite, investissements nécessaires sur un terrain qui appartient à d’autres, absence de statut pour les femmes. Le deuxième cercle, oncles et tantes, s’inquiète, accompagne, et se souvient du temps où ils et elles, enfants, vivaient et travaillaient à la ferme.

Peu à peu le lieu nous imprègne. La musique qui en émerge dialogue finement avec les paroles de ses habitants, les cris, les pleurs d’enfants, les pépiements, les moteurs et les meuglements.

Virginie Gardin ouvre une fenêtre sur la complexité du monde agricole: un geste documentaire essentiel à notre époque de crise écologique aigüe.

Muriel Alliot et Chedia Le Roij

 


 

Virginie Gardin │ Une ferme, une famille, un micro

 Pendant 5 ans, elle a recueilli la parole des membres de sa famille, agriculteurs de génération en génération, eux qui pensaient n’avoir rien d’intéressant à dire. En est sorti un documentaire sonore à la fois délicat et franc, «Les Onches».

 

Elle a grandi depuis ses deux ans dans une ferme. La ferme de ses parents. Qui était avant celle de ses grands-parents. «La ferme, c’est un milieu particulier. Quand tu nais ou grandis dans une ferme, tu es différent. On était ‘les fermiers’ ou ‘les enfants du Plateau’. Avec un sentiment partagé entre la honte et la fierté.» Les enfants font partie de la main-d’œuvre et travaillent beaucoup. Elle trop. Ses parents décident de la mettre à l’internat, à Dinant, pour ses secondaires. Elle ne comprend pas. Se sent punie. Mais c’est là qu’elle forgera son surnom, VigA, que tous ses proches utilisent. Et c’est là aussi – surtout ? – qu’elle découvrira «le français parlé» : «Ce n’était pas du théâtre, ni un cours de français mais un entre-deux où il s’agissait d’être expressif. Ça a bougé quelque chose en moi», raconte-t-elle. Accrochée, elle décrochera le 2ème prix du Concours de parole de la Province de Namur.

 

Un goût pour la diversité

Pour ses études, elle hésite entre le théâtre et le journalisme. Il y a plus de 300 personnes sur la liste d’attente d’entrée à l’Ihecs, l’Institut des Hautes Études des Communications Sociales. Alors elle prend ça comme un signe et s’inscrit à l’Insas, l’Institut national supérieur des arts du spectacle, en mise en scène. «Les cours sont variés, on a de l’histoire du théâtre, du cinéma, des cours de jeu, de la radio, de l’écriture, etc. Ça a vraiment été important pour moi de passer par là, de toucher à tout ça.» Elle quitte l’Insas et part apprendre le jeu au Conservatoire de Liège où elle obtient aussi son agrégation.

Elle arrive alors dans le théâtre jeune public en reprenant un rôle dans «Tête à claques» des Ateliers de la Colline. Pendant quelques années, elle va beaucoup tourner avec ce spectacle, ainsi qu’avec «La Maroxelloise», un spectacle familial de la Compagnie des Nouveaux Disparus. Elle donne cours. Elle devient mère en 2011. Et en 2014, elle crée avec des membres de la compagnie Boite à clous, «Mange tes ronces», un succès jeune public de théâtre d’ombres, qui tourne pendant dix ans, mais qu’elle quitte en 2020 et l’apparition du Covid.

 

Un tournant

Une période qu’elle ne vit, personnellement, pas mal du tout. Elle y développe son personnage de burlesque masqué, Nadine. Elle crée sa propre compagnie, Chez Nadine. Et découvre l’Atelier de création sonore radiophonique, l’acsr. «J’avais depuis longtemps l’idée d’un sujet sur la ferme. J’avais essayé de lui donner forme par le biais du théâtre. J’avais fait des recherches, des tentatives, des impros, de l’écriture. Mais ça n’allait pas. Filmer n’aurait pas été une mauvaise idée, mais jamais ma famille n’aurait accepté. Par contre, les membres de ma famille ont une grande affinité avec la radio qui était partout jusque dans le tracteur.» Elle monte un dossier, postule et obtient un soutien du Fonds d’aide à la création radiophonique (FACR). «Je voulais recréer de la parole. Remettre un peu le nez dans la réalité que vivent les agriculteurs. C’est une vie très difficile, instable. Une passion dévorante.»

Virginie Gardin habitue petit à petit sa famille à la présence du micro. Cela prend beaucoup de temps. C’est elle qui fait toutes les prises de son car elle sait qu’en présence d’une tierce personne sa famille n’aurait pas parlé librement. Elle commence par interviewer son oncle, sa tante, ses cousines et cousins. Puis resserre le cercle. «Je suis partie avec mon père pour trois jours de voyage en voiture. Je ne savais pas par où commencer, quoi lui dire. Et puis, au matin du tout dernier jour, on a une discussion géniale. Je me dis ‘wouah !’ et je me rends compte que mon enregistreur n’était pas allumé… J’étais déçue sur le moment, mais ce moment est resté, il a imprégné la suite du travail et puis la barrière du micro était enfin tombée !». Avec sa mère aussi, le micro finit par être oublié et «elle parle sans filtre». «La personne la plus difficile à faire parler a été mon frère. C’est lui qui a repris la ferme, récemment. C’est seulement après quatre ans de travail et de patience que je suis parvenue à recueillir sa parole.»

 

Un accueil chaleureux

Naît, en 2025, le documentaire sonore «Les Onches» sous-titré «Une saga agricole» qui raconte l’histoire de la reprise d’une exploitation agricole familiale avec tous les aléas et les problématiques de ce métier, notamment celle de ne pas être propriétaire de son bien. «Dans leurs témoignages, dans la façon dont ils se livrent – alors qu’ils estimaient qu’ils n’avaient rien à dire –, il y a de la pudeur et une certaine élégance malgré toutes les difficultés qu’ils ont endurées.» La première écoute publique se fait au Centre culturel d’Hastière où beaucoup des habitants de la région et des autres fermes sont là. L’accueil est chaleureux. Enthousiaste. Virginie Gardin voit tous ces gens se parler. C’est une récompense en soi. Quand elle reçoit l’appel lui annonçant que «Les Onches» reçoit le prix LaScam de la création sonore, elle croit tout d’abord à un canular. «C’était complètement inattendu. Mais c’est hyper valorisant. Et touchant. Ça m’a fait l’effet d’un baume, je me suis dit ‘purée ce travail de 5 ans a touché’. Ça fait du bien au travail qui a été fait, et ça donne envie du travail à venir.» Car elle est loin d’avoir fait le tour du sujet. Et aimerait faire encore d’autres volets sur Les Onches. Indépendants les uns des autres, mais qui formeraient au final une fresque.

 

Entretien mené par Cécile Berthaud

 

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