« Antoine Wauters creuse avec opiniâtreté et intégrité un sillon où dans une magie alchimique, il mêle poésie, brutalité, volutes d’idées et concrétudes terriennes », quelques mots pour se plonger dans l’univers d’Antoine Wauters qui reçoit le Prix de LaScam du roman pour Haute-Folie. Découvrez à cette occasion l’éloge écrit en son honneur par le Comité ainsi qu’un entretien passionnant avec lui.

L’éloge du Comité

Antoine Wauters est l’un des auteurs les plus singuliers du paysage des lettres francophones.

Depuis une quinzaine d’années que ses textes nous parviennent, il creuse avec opiniâtreté et intégrité un sillon où dans une magie alchimique, il mêle poésie, brutalité, volutes d’idées et concrétudes terriennes.

Lire un livre d’Antoine Wauters est une expérience tant intellectuelle que physique, viscéralement immersive, où l’on endure et jouit avec les personnages des turpitudes de leurs destins, des pierres sur leurs chemins, des orages de leurs âmes et des éclats de beauté minuscules que révèle le regard d’Antoine Wauters sur leur environnement.

Haute-Folie, c’est tout ça : un homme qui marche, vivant de peu, un être qui arpente la vie en quête d’une juste place, un texte humble dans ses dimensions mais d’une valeureuse ambition dans ce qu’il donne à ressentir, mouvement perpétuel entre l’expérience sensible du monde et une forme de mysticisme païen enroulées dans une langue n’appartenant qu’à l’auteur.

Déjà récipiendaire du prix Jean Giono récompensant le talent de raconteur d’histoires d’Antoine Wauters, ce roman âpre et joli, aux accent rustiques et raffinés, confirme que les propositions les moins racoleuses détiennent le pouvoir de toucher chaque lecteur comme si elles avaient été créées pour lui.

Myriam Leroy

 


 

Antoine Wauters :

« On doit faire front commun »

 Prix LaScam du roman 2025 pour Haute-Folie, paru chez Gallimard dans la collection Blanche, Antoine Wauters donne forme aux secrets de famille et à ceux qui en portent le poids. Rencontre avec un auteur attentif aux défis du monde littéraire, traversé par la nécessité de se réinventer

Dans cette période où le monde de l’édition est bousculé par de grandes questions, Antoine Wauters se dit très honoré de recevoir un prix de LaScam : « La mise en place d’un prix, c’est une manière de dire que, dans le monde chahuté qui est le nôtre, la littérature compte. Moi, c’est comme ça que je l’interprète toujours. » L’auteur multiprimé de Mahmoud ou la montée des eaux affirme qu’un combat est à mener, ensemble : « Qu’on soit du côté des gens qui écrivent ou des passeurs de livres, on doit faire front commun et essayer de faire en sorte de sauver ce bien commun – les livres – qui touche à la culture, aux symboles, à la pensée. »

Avec Haute-Folie, paru à l’automne dernier, il signe un roman hautement poétique qui parle du poids du silence et de la transmission. Un récit mélancolique en partie inspiré par la figure de son grand-père, qui s’attache à la vie intérieure plutôt qu’aux événements : « Je ne l’ai pas souvent dit comme ça mais, pour moi, ce livre raconte l’histoire d’un orphelin : un enfant qui, au moment où il perd ses parents, meurt à son tour, et qui ensuite, par toutes sortes de moyens – la marche, la contemplation –, va essayer de se redonner la vie. Quand tu es orphelin très jeune, ça modifie complètement ton rapport au monde et à la vie à tout jamais. » Commencé en 2009, ce roman a mis 15 ans à nous parvenir, comme s’il avait fallu toutes ces années d’expérience et de maturité pour parvenir au bout de son écriture : « Je sais qu’il est en moi depuis très longtemps. C’est peut-être le livre le plus proche de ce que je suis et, sincèrement, je n’en changerais pas un mot. »

C’est aussi un récit qui porte son attention sur d’autres formes de vivant, en nommant très précisément les végétaux et les paysages traversés : « C’est pour ça que je vis à la campagne. Je m’exerce à rendre le monde plus vaste en allant regarder précisément comment poussent les arbres, les haies et les animaux qui y vivent. Ça me passionne, tout comme me passionne le fait d’écrire des histoires de marginaux. C’est comme s’il y avait une histoire officielle et que nous, à notre manière, on essayait d’éclairer ce qui n’a pas encore été raconté ou mal raconté. Mon personnage lui-même le dit. Nous, humains, ne sommes pas tout. »

Réinvention programmée

Pour l’auteur, ce roman marque la fin d’un cycle porté par une écriture musicale et poétique, et la nécessité de se réinventer : « Ce que j’ai fait jusqu’ici correspondait aussi à un état du monde de l’édition et du monde en général. J’ai écrit un certain nombre de livres de cette façon-là, qui tournent autour de ces sujets-là, dans cette langue-là, et maintenant, compte tenu de tout ce qu’il se passe et de mon évolution personnelle, j’ai envie de faire autre chose. Ça ne me déplairait pas de pouvoir écrire un bouquin plus explicitement contemporain. Le prochain roman pour lequel j’ai signé avec Gallimard sera d’ailleurs assez différent, une comédie burlesque un peu nordique – en tout cas je me suis bien amusé en l’écrivant. » D’ici là sortiront en octobre, dans la collection L’Arbalète, des Notes pour passer l’hiver : « Ce sont les pensées qu’un type dépressif – moi en l’occurrence – se martèle à longueur de journée pour tenir le coup. »

Cette période de transition se manifeste aussi par l’entrée de Wauters chez Gallimard, après dix ans de collaboration avec Verdier, que les deux co-gérantes quittaient. L’occasion de réfléchir à la suite. Pour le romancier, ce choix s’explique par plusieurs facteurs – humain, littéraire, économique : « Derrière chaque manuscrit, il n’y a pas que des blessures, des emportements et une envie de dire les choses. Il y a aussi des conditions matérielles qui font qu’un livre peut s’écrire de telle façon ou de telle autre. Dans notre vie d’auteur et d’autrice, ces choses-là comptent aussi. On en parle peu, mais c’est en train d’arriver avec cette histoire Bolloré-Grasset. On a laissé des situations de monopole s’installer. Parler ouvertement de ces questions nous permet de gagner en liberté. » Au-delà de ces aspects matériels, l’auteur liégeois se dit heureux de travailler avec Charlotte von Essen, son éditrice : « Elle m’a fait des retours extraordinaires, on a acquis un niveau de connivence et de confiance très grand. »

Cultiver l’enthousiasme

En tant qu’éditeur de la collection « iF » (L’arbre à paroles), Antoine Wauters prépare un recueil de lettres sur l’enthousiasme à paraître à l’automne. En ces temps particulièrement sombres pour le monde culturel et éditorial, il ne cache pas que son élan pour l’écriture s’en trouve parfois mis à mal : « Vu ce qu’on est en train de vivre, mon enthousiasme d’auteur s’en trouve affecté. J’ai moins envie de m’asseoir à ma table et de me battre pour faire ce que je fais. J’ai le sentiment que passer du temps à imaginer des histoires et à les raconter, c’est quelque chose qui est tellement fragilisé, marginalisé de mille manières, que je me demande parfois pourquoi on continue à s’échiner là-dessus. Peut-être est-ce en cassant mes habitudes, notamment stylistiques, que quelque chose comme une joie nouvelle peut arriver ? Je l’espère. »

Propos recueillis par Aliénor Debrocq

 

Pour aller plus loin