L’éloge du Comité
On ne sait pas très bien, en lisant cet ouvrage, s’il s’agit d’une ode à la transmission ou à la pluralité des identités. Peut-être les deux. À travers cette bande dessinée, Justine Sow nous entraîne dans l’histoire sinueuse du wax et dans les fils entremêlés reliant l’Europe et l’Afrique, l’ancien colonisateur et l’ancien colonisé.
Au fil de sa recherche, l’héroïne remonte la trace de ce textile devenu emblème africain, dont les versions les plus prestigieuses sont pourtant fabriquées aux Pays-Bas à partir d’imitations industrielles du batik indonésien. Derrière les motifs et les couleurs se déploie une histoire dense, faite de circulations commerciales, d’héritages coloniaux et d’appropriations culturelles. Le wax apparaît alors comme bien plus qu’un tissu : un objet politique, économique et social.
Mais ce récit est aussi profondément intime. Tiraillée entre deux cultures, l’héroïne explore ce sentiment diffus d’être parfois regardée comme un objet plutôt que comme un sujet, y compris parmi ses proches. Jusqu’au moment où elle choisit de disparaître pour mieux se retrouver, d’effacer les regards extérieurs pour s’habiller de ce qu’elle est.
Faut-il voir dans le wax une forme de dépossession culturelle ou, au contraire, la célébration d’un monde métissé où les identités circulent et se transforment ? Justine Sow ne tranche pas. Elle invite plutôt les lecteurs et lectrices à interroger ce morceau de tissu devenu le miroir de nos histoires mêlées.
Car derrière les motifs du wax se dessine une vérité simple : rien n’est jamais seulement esthétique. Tout est politique.
Ihsane Haouach
Justine Sow : caméléon, mais pas trop
Née à Bruxelles d’une mère belge et d’un père peul d’origine guinéenne, Justine Sow a un parcours atypique. Formée non seulement en journalisme à l’ULB mais aussi en communication des entreprises à l’IHECS et en migration, diversité ethnique et relations interculturelles à l’ULB/ULg, déjà depuis 2008 en exercice (actuellement chez RTL-TVI), elle s’est ressaisie à l’âge adulte du dessin, ce terrain de jeux déjà exploré durant une enfance où créativité et curiosité étaient encouragées par sa famille.
Malgré la solide habitude de se documenter et d’écrire, celle qui a le souci du travail bien fait a souhaité retourner sur les bancs d’école à Saint-Luc (Bruxelles) sans prendre l’art de la bande-dessinée pour inné, afin de saisir pleinement ce qu’implique d’associer avec sensibilité texte et images. C’est son enseignante Loo Hui Phang (scénariste et autrice) qui, alors même que l’apprentie bédéiste n’a pas encore terminé son master, la met en contact avec Bayard Graphic’ et le Musée de l’Homme (Paris), à la recherche d’un e auteur rice pour donner un éclairage plus incarné qu’un catalogue sur l’exposition Wax. Mais ce coup de pouce de départ n’aurait rien pu donner sans être doublé d’un plan de travail ancré et régulier et d’un entourage en mesure de l’épauler face à une telle opportunité. Alors jeune maman, Justine Sow passe pendant des semaines ses soirées et des morceaux de nuit dans un bureau de coworking (une opportunité permise par un ami), pour être dans les temps d’un calendrier de publication serré. Au sortir de cette période de montagnes russes, c’est une bande-dessinée d’apprentissage nuancée qui sort de presse et lui permet d’être aujourd’hui récipiendaire du prix LaScam Belgique Texte et Image.
Ta première bande-dessinée, Wax Paradoxe, débute sur une vignette représentant un caméléon. En quoi est-ce que ça dit aussi quelque chose de ta propre faculté d’adaptation ?
Justine Sow : J’ai eu l’idée de cette image en entendant une jeune réalisatrice bruxelloise – je ne me souviens malheureusement pas de son nom – dont la mère est norvégienne et le père est maghrébin. Elle expliquait que lorsqu’elle demandait des subsides, elle gommait le plus possible cet héritage paternel, par peur d’être associée à certaines images, certains clichés. Que sa double identité impliquait parfois qu’elle se fasse caméléon. Et je trouvais ça fort comme image parce que souvent, pour éviter qu’on nous assigne à une identité ou qu’on nous colle une étiquette (qui entrerait en tension avec la façon dont on se sent réellement), on doit lisser nos aspérités. C’est une stratégie pour avoir la paix mais qui n’est pas toujours payante à long terme, parce que c’est aussi voir s’évaporer des pans de soi, parfois les plus précieux.
Tu choisis le point de vue d’une narratrice étudiante en design textile qui a tout à apprendre du wax, pourquoi ?
Justine Sow : Comme mon personnage, j’avais tout à apprendre de l’histoire du wax. Mon père est originaire de Guinée, où on valorise plutôt le lépi, un tissu traditionnel. Ma grand-mère m’avait un jour offert un wax mais qui, si je l’ai conservé, est longtemps resté dans un placard. C’est en imaginant le croisement narratif entre le wax et l’identité métisse que j’ai trouvé davantage d’échos personnels dans cette histoire. Je voulais que Sophia ait une occasion de reconnexion avec sa singularité et ça m’a permis d’aborder, à hauteur de personnage, des sujets comme les micro-agressions ou la fétichisation.
Néophyte, tu l’étais toi aussi dans ce second métier – est-ce que ça signifiait des responsabilités que tu n’anticipais pas nécessairement ?
Justine Sow : Le plus grand apprentissage a été de mesurer la responsabilité qu’implique le fait de s’exprimer publiquement, et ce, devant un public parfois varié (adulte, mais aussi lycéen, par exemple). Il a fallu bien préparer les sujets abordés dans la BD, tels que l’appropriation culturelle notamment, ou les rapports de domination, car ce peut être des terrains glissants. Etre autrice, c’est partager sa vision du monde et il ne faut rien laisser au hasard, me semble-t-il.
Quel type de conversations est-ce que le livre a suscité ?
Justine Sow : Je me suis rendu compte combien, au-delà de son ambivalence, le wax – et le textile en général – permet des discussions sur la transmission et l’héritage. Lors de certains clubs de lecture auxquels j’ai participé – parfois à distance – j’ai pu observer que de nombreux pans d’histoires personnelles étaient tus entre les générations (par pudeur, souvent). Des lecteur·ices m’ont dit que la BD a été le point de départ d’échanges intimes avec certains de leurs proches autour de tissus ou objets importants au sein de leur famille. En dédicaces, certains lecteurs me demandent parfois si en tant que personnes non africaines, ils ont le droit de porter du wax. Je n’ai pas de réponse à leur donner. Ma BD cherche à nourrir la réflexion en mettant en avant les paradoxes du wax. J’ai voulu éviter qu’elle alimente des polémiques, comme celle sur l’appropriation culturelle. J’ai préféré croiser le mouvement no wax (ndlr : qui consiste à privilégier d’autres tissus africains non exploités par le colonialisme, comme le bogolan ou le lépi) à travers un des membres du mouvement antiraciste et décolonial que va rencontrer Sophia, avec d’autres points de vue émotionnels (des souvenirs des femmes de certaines familles) qui, au contraire, valorisent le wax et son africanité
Qu’est-ce que le journalisme a apporté à ta pratique d’autrice et au contraire, qu’est-ce que ta pratique d’autrice-illustratrice apporte à ton métier de journaliste ?
Justine Sow : Je sais conduire des entretiens pour multiplier les points de vue et nuancer un récit : ça s’est avéré précieux. En contrepartie, j’enseigne aussi le reportage à des étudiants de master 1 et si j’avais déjà abordé le montage dans ma pratique, cette expérience en bande-dessinée me permet de leur enseigner différemment la narration dans leurs reportages. Le dessin, c’est différent de mes autres casquettes : ça passe par le corps. Mon style est construit et me demande de travailler le plus souvent d’après modèle : je cherche le geste juste. Dessiner d’imagination me demande donc énormément d’efforts. Toutes les scènes techniques qu’on voit dans l’usine Vlisco, aux Pays-Bas, je les ai vécues. Il s’agissait ensuite de réinsuffler cette expérience dans le récit, de redistribuer la parole entre différents protagonistes.
Que représente pour toi de recevoir ce prix Texte et Image de LaScam Belgique ?
Justine Sow : Etre autrice de BD (et avoir appris à l’être durant les 5 ans de Master) est un bonheur inouï, mais c’est également difficile. C’est un travail solitaire, besogneux et précaire. Le prix que LaScam décerne à Wax Paradoxe est le meilleur encouragement que je pouvais recevoir. Ça m’aide à me projeter et ça renforce mon sentiment de légitimité encore parfois fragile, moi qui viens d’un autre milieu.
Sur quel projet es-tu penchée actuellement, après cette première expérience concluante de livre ?
Justine Sow : Je travaille sur une commande des éditions Sarbacane. Il s’agit de l’adaptation d’un livre d’une journaliste française féministe ayant vécu en Afghanistan. Pour moi qui d’habitude, en tant que journaliste, consulte plusieurs sources pour construire un sujet, c’est une approche assez différente: ici, je me concentre sur son angle, sa narration, sa connaissance de terrain, sans être dans une vérification des faits.
Propos recueillis par Anne-Lise Remacle
Pour aller plus loin
- Découvrir l’ensemble du Palmarès 2025
- Parcourir le compte Instagram de l’autrice
- En savoir plus sur Wax Paradoxe (Bayard Graphic)
