L’éloge du Comité
Nous avons choisi de célébrer le parcours d’Ève Duchemin, une réalisatrice dont l’œuvre nous accompagne, nous inspire et nous émerveille depuis des années. Il y a, dans son cinéma, une question d’éthique avant d’être une question de mise en scène : celle de l’engagement auprès de l’autre, qui vous laisse entrer dans sa vie. Quand quelqu’un vous confie son histoire, son image, il ne s’agit plus seulement de filmer, mais de se tenir avec justesse, sur un seuil : ni trop près pour ne pas envahir, ni trop loin pour ne pas abandonner.
Caméra au poing, Ève fait corps avec ses protagonistes et crée une ouverture insoupçonnée dans leurs vies, mais aussi dans la nôtre : entre elleux et nous, une rencontre. Des visages, des corps, des voix entrent dans nos mémoires et nous habitent. Le temps du film, les protagonistes se transforment, reprennent conscience de soi, de leur force, de leur identité, et nous transforment à leur tour, en déplaçant notre regard.
De film en film – Avant que les murs tombent, Sac de nœuds, L’Âge adulte, En bataille, Temps mort, Petit rempart – du documentaire à la fiction, Ève observe les institutions et leurs règles depuis ce point d’entrée intime, là où une vie se négocie à chaque porte, à chaque regard. Nous, membres du Comité belge de LaScam, saluons cette œuvre rare : un cinéma qui prend soin du cadre autant que des êtres, et qui, par cette retenue même, ouvre un espace de dignité.
Pauline Beugnies, Coline Grando, Jasna Krajinovic, Alexe Poukine et Mathieu Volpe
Prix LaScam du parcours audiovisuel : Eve Duchemin
Née en France et formée en image à l’INSAS, Eve Duchemin est connue pour ses documentaires multi primés (Avant que les murs tombent, L’âge adulte, En bataille,) et sa fiction Temps Mort, récit de trois prisonniers en permission. Son dernier film Petit Rempart tisse le portrait de Mariem, une femme parmi celles qui échouent au Centre d’accueil d’urgence de la rue du Petit rempart, géré par le Samusocial de Bruxelles. Un portrait puissant, immersif, délicat et plein d’humanité – à l’image du cinéma de Duchemin, nourri des visages et des récits de personnes considérées « à la marge » qu’elle remet au centre.
Premier souvenir de cinéma
Petite, je ne sais plus. C’est toujours difficile de mettre les choses dans l’ordre. Mais je sais qu’adolescente, j’ai eu deux chocs esthétiques : devant Gummo de Harmony Korine, et Une femme sous influence de John Cassavetes. J’ai un frère handicapé mental léger, et toute mon enfance, c’était à moitié du rire, et à moitié des moments d’effroi inexplicable. Alors quand j’ai vu Gummo, je me suis dit mais c’est génial qu’il en fasse un film. Pour Une femme sous influence, ma mère m’emmenait voir des films de Cassavetes et j’avais du mal à les comprendre, mais la rébellion de cette femme m’a beaucoup parlé. Je voyais cette actrice jouer la démesure de la perte, et je trouvais l’image hyper belle.
Premier fim (docu) : Ghislain et Liliane, couple avec pigeons.
En arrivant en Belgique, j’ai suivi des potes qui vivaient en Wallonie. On devait réaliser des exercices de radio, alors je suis allée prendre du son, et j’ai interviewé pas mal de mineurs. C’est comme ça que j’ai découvert la colombophilie. C’était une sorte de cerise sur le gâteau de cette poésie de la mine, de la noirceur et de la dureté du travail. Savoir que ces mecs allaient sous terre en pensant à leurs pigeons, ça me rendait dingue. J’ai commencé à traîner dans des bars colombophiles – je viens d’un restaurant familial parisien, donc j’ai toujours vécu dans les bistrots. Je me suis fait des amis, dont ce couple, Ghislain et Liliane. Comme il restait du budget j’ai postulé à l’Atelier de Réalisation qui ouvrait la commission aux techniciens. Et mon projet, quoique foutraque, intuitif, moi qui n’avais jamais écrit de dossier, fut choisi. C’était lors d’un été caniculaire, où Ghislain mourait, donc je n’ai pas pu le filmer en train de faire voler ses pigeons. Mais ne pas filmer ce que j’avais prévu m’a forcée à inventer une espèce de poésie avec le réel, et avec eux, qui ne bougeaient plus. Dès ce premier film, je n’ai jamais lâché cette caméra – qui regarde, qui parle, qui indique au spectateur d’où on regarde. Plus on traverse des années de fake news et d’IA, plus c’est important d’avoir une éthique du regard. Et aussi de la douceur, du lien. Une espèce de dignité. On fait un film ensemble, tu n’es pas un sujet d’étude.
Premier festival : Les Etats Généraux du Film Documentaire, Lussas
Ghislain et Liliane a été sélectionné à Lussas. J’étais encore très timide, incapable de parler. Aller à Lussas a sûrement changé le cours de ma vie. Ce film était un accident, un adieu à ce vieil homme que j’aimais. Les gens de Lussas me disaient que c’était un film. Me parlaient d’un « geste de cinéma », me demandaient quels étaient mes projets futurs. Alors j’ai recommencé. Si je n’étais pas allée a Lussas cet été-là, peut être serais-je devenue, comme il était prévu après mes études, assistante caméra ou électro. Peut-être ne serais-je jamais devenue cinéaste. Je n’aurais jamais osé.
BANDE-ANNONCE : TEMPS MORT https://www.youtube.com/watch?v=Ro_OYzGDbIo
Premier film (de fiction) : Temps Mort
Avec Temps Mort, j’ai découvert qu’on dirige les acteurs comme on filme des personnages en documentaire. Avec Karim Leklou, l’entente était dingue. Bon, c’est un Stradivarius, mais on était extrêmement précis, même de loin. C’était étonnant de découvrir qu’on sait faire un truc qu’on ne savait pas qu’on savait faire. J’ai adoré cette première expérience de fiction, même si j’ai détesté la finalité des festivals de fiction, que je trouve moins intéressants que les festivals documentaires. Il y a une espèce de plafond de verre. Et puis pour faire un plan de 3 mecs dans une bagnole, faut bloquer l’autoroute… Je trouve qu’il y a une démesure dans la fiction, alors que le documentaire ne demande la permission à personne. C’est une liberté que j’ai depuis 20 ans, et en fiction, ça m’a un peu empesée.
BANDE-ANNONCE : PETIT REMPART
https://www.youtube.com/watch?v=DWIbBKjyG7E
Dernier film : Petit Rempart
Ça m’a fait un bien fou de repartir seule avec une caméra. Je voulais faire un film sur la précarité des femmes, surtout après le Covid. Mais au début du tournage, je me disais « j’espère que je ne me plante pas en donnant la parole à une femme qui n’est pas représentative de la majorité des femmes du Samu Social ». Et puis, plus je filmais, plus je réalisais que le réel sujet était la violence. Faite aux femmes. La violence conjugale notamment. Et que la puissance du documentaire se trouvait là. Alors filmer Mariem devenait une évidence. Si Mariem tombait, je pouvais tomber. Toutes mes copines pouvaient tomber. La violence est dans toutes les strates de la société, et précarise inévitablement les femmes. C’était vertigineux de comprendre ça. C’est bien quand les films nous racontent des choses qu’on n’avait pas prévues. C’est tout l’intérêt du docu.
Prochain film : Les Titans
C’est un film sur mon frère. C’est un vrai défi. C’est le côté personnel aussi. Je dois déconstruire ma propre honte du regard que j’ai eu sur mon frère ! Quelqu’un qui, même s’il n’a pas tout reçu à la naissance, s’est battu, aime sa femme et sa fille plus que tout, et au final réussit quelque chose que moi-même j’ai pas réussi à faire : avoir une vie stable et posée (rire). Mais je pense que, quoique cette démarche soit un peu différente, plus intime aussi, je réalise que je fais toujours le même film. Depuis toujours. C’est d’ailleurs la seule chose qui me rassure dans ce projet gargantuesque. Ce qui m’intéresse surtout, c’est la même chose que dans tous mes films : engager une déconstruction du regard sur des gens qu’on met vite à la marge, alors qu’ils ont des vérités à nous dire. Que le plus beau de la vie, c’est l’accident. L’accident à la naissance, l’accident de parcours. Que cette manière qu’ont ces gens de tenter de se relever, de s’élever, nous donne les plus belles leçons de savoir-vivre qui soit. Et que peut-être, le fait de poser la caméra sur eux, et qu’ils en soient secoués, qu’ils traversent cette drôle de sensation que ce qu’ils sont et ce qu’ils ont à dire vaut la peine, c’est peut-être la sensation la plus dingue au monde pour moi. Je suis prête à déplacer des montagnes et piller les commissions pour que ces gens-là s’expriment, et soient vus.
Propos recueillis par Elli Mastorou
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