La session de pitching du programme d’accompagnement Regards sur les Docs s’est tenue ce jeudi 1er octobre à la MEDAA, et à cette occasion cinq projets de films en développement ont été présentés. Le Prix LaScam doté d’un soutien de 2.500 € à l’auteur a été décerné à Erdeneduulga Okhino pour son projet Retour en Mongolie (Michigan Films). Toutes nos félicitations à Erdeneduulga à qui nous souhaitons le meilleur pour la suite !

Le projet

Je reviens en Mongolie, je reviens pour retrouver un ami d’enfance, mais ce dernier est pris dans les enjeux propres à sa vie. Quand je ne le filme pas, je retrouve ma famille et le quartier de mon enfance.

Intentions

Avec Retour en Mongolie, je mesure avec la caméra la distance nouvelle qui me sépare de mes proches car j’ai grandi en Belgique, je parle mal mongol et je n’ai plus les usages. Ainsi, en revenant en Mon-golie, en voulant retrouver un ami d’enfance, je vais à la rencontre de celui que je suis devenu, un local et un étranger.

L’auteur

Né en Mongolie, Erdeneduulga Okhinoo a grandi en Belgique. Après une licence en anthropologie il étudie la réalisation à l’ensav de Toulouse. Aujourd’hui installé dans la campagne wallonne, il travaille à la fabrication d’un premier long métrage documentaire.

Le mot du jury

« La bourse Regards sur les docs – LaScam 2026 est attribuée à Retour en Mongolie. Nous avons été touchés par la démarche de l’auteur qui, à travers des questions intimes, rejoint des interrogations plus larges de société à l’instar de la masculinité, de l’amitié et de la filiation. Retour en Mongolie porte en lui la promesse d’un film sensible qui nous permettra, comme à l’auteur, de jeter un regard sur la manière dont un contexte culturel participe à la construction de soi.»

Regards sur les Docs

Regards sur les Docs est un programme d’accompagnement à l’écriture de films documentaires initié par la structure de programmation et de médiation LPC – Festival En ville ! dès 2018 et organisé en partenariat avec LaScam Belgique.

Il propose un tutorat sur projets mené par Amir Borenstein pour 5 auteurs et autrices, une présentation publique et des rencontres individuelles autour de ces projets avec des expert-es du secteur documentaire. Il se termine par l’attribution de 2 bourses d’aide à l’écriture par un jury de professionnel·les. Au-delà de ces prix, pré-cieux, la présentation publique donne aussi l’occasion aux cinéastes sélectionné·es de vous faire connaitre leur promesse de film dès le stade de l’écriture.

Pour aller plus loin

Le Brussels International Women’s Film Festival organisé par Elles Tournent et qui met à l’honneur des films de réalisatrices du monde entier, aura lieu du 13 au 18 octobre prochain à Bruxelles. Cette année, les soirées d’ouverture et de clôture sont organisées en partenariat avec LaScam, qui a le plaisir de vous offrir quelques places pour ces deux temps forts. Profitez-en pour (re)découvrir ce festival incontournable !

Le Festival

Pour la 18ème édition, le Brussels International Women’s Film Festival, organisé par Elles Tournent revient avec une quarantaine de films longs ou courts, documentaires ou fictions à découvrir sur les écrans de Bruxelles et en décentralisation à Namur.

Le Festival vous invite à découvrir et rencontrer des réalisatrices qui résistent, inventent et proposent une autre vision du monde, de l’Europe aux Amériques en passant par l’Asie, avec un focus particulier, cette année, sur l’Amérique latine. Du Brésil à l’Italie en passant par l’Iran, l’Espagne ou la Croatie, des films turcs, marocains, américains ou tchèques, entre autres, seront projetés pour cette édition.

Le festival s’ouvrira avec Marie Madeleine de la réalisatrice haïtienne Gessica Généus. La soirée de clôture présentera en première belge Ton animal Maternel de la réalisatrice belgo-costaricaine Valentina Maurel. Deux films remarqués au dernier Festival de Cannes.

Le programme accorde également une place importante aux courts-métrages internationaux et à la compétition nationale Graines de Cinéastes, qui met en lumière les cinéastes émergentes en Belgique. Depuis plusieurs années, la section Graines de Cinéastes permet à des réalisatrices débutantes de montrer leurs films et d’échanger sur leurs travaux.

Du 19 au 21 octobre à la CINEMATEK, Traces et Horizons mettra à l’honneur trois grandes réalisatrices latino-américaines : Matilde Landeta, Suzana Amaral et María Luisa Bemberg, trois séances présentées en collaboration avec CineFiltres. Cette année, l’actrice Yves-Marina Gnahoua est la marraine de cette 18e édition (Magritte du Meilleur Second Rôle pour Augure de Baloji Tshiani/ Artistic Award 2025)

L’invitation de LaScam

Nous avons le plaisir d’inviter nos membres à assister aux soirées d’ouverture et de clôture : 10×2 places vous sont ainsi offertes pour les projetctions :

  • Marie Madeleine de la réalisatrice Gessica Généus – Le mardi 13 octobre à 19h15 à l’UGC De Brouckère
  • Ton Animal Maternel de la réalisatrice Valentina Maurel – Le dimanche 18 octobre à 19h30 à l’UGC de Brouckère

Pour en bénéficier, veuillez nous écrire à l’adresse communication@scam.be d’ici au 11 octobre. Les modalités de retrait de votre invitation vous seront précisées par mail avant la séance.

Pour aller plus loin :

. Retrouvez le programme complet du BIWFF

En partenariat avec le Bureau Europe Créative Wallonie-Bruxelles, l’agence Wallonie-Bruxelles Musiques, l’agence Wallonie-Bruxelles Design Mode, l’agence Wallonie-Bruxelles Théâtre Danse et la SACD, LaScam poursuit son focus sur la mobilité des auteurs et des autrices, particulièrement en Europe, et la manière de financer celle-ci. À l’occasion de la sortie du nouvel appel Culture Moves Europe ce jeudi 1er octobre 2026, une séance d’information est organisée le lundi 30 novembre à la MEDAA. Nous vous invitons à y participer.

Appel Culture Moves Europe : des opportunités à saisir pour les auteurs et les autrices

Pour la troisième année consécutive, une nouvelle séance d’information est organisée sur le programme Europe Créative, et plus particulièrement sur le nouvel appel Culture Moves Europe ouvert depuis le 1er octobre 2026, et qui se clôturera le 30 avril 2027.

Cet appel comporte un volet de mobilité individuelle pour les artistes et les professionnels et professionnelles de la culture souhaitant réaliser un projet avec un partenaire de leur choix dans un autre pays d’Europe Créative, pour les secteurs du spectacle vivant, des arts visuels, de la littérature, de l’architecture, du patrimoine, de la mode et du design et de la musique. C’est spécifiquement sur ce volet que la séance d’information portera.

Cette présentation sera assurée par Malgorzata Szlendak, responsable du dispositif Culture Moves Europe à la Direction générale Éducation et Culture de la Commission européenne, et Nathalie Marchal, Administration générale Culture de la Fédération Wallonie-Bruxelles – Bureau Europe Créative. Elle sera suivie de retours d’expérience d’artistes de Fédération Wallonie-Bruxelles qui ont obtenu une bourse lors des précédents appels. Ce moment d’échange sera animé par Morgane Batoz-Herges.

Cette séance a un double objectif :

  1. Informer de manière large les artistes qui envisagent un projet de mobilité au sein de l’U.E.
  2. Répondre aux questions plus précises de celles et ceux qui finalisent leur dossier.

Dans les deux cas n’hésitez pas à consulter cet article qui décrypte le volet de mobilité individuelle de ce nouvel appel, et donne des conseils pour constituer son dossier.

À noter également : en cas de question ou de doute, les membres de la SACD peuvent se tourner vers Morgane Batoz-Herges pour un avis ou un conseil: morgane.batoz-herges@sacd.be

En pratique

  • Date ?  La séance aura lieu le lundi 30 novembre 2026
  • Horaire ?  De 14h30 à 16h30 (accueil-café dès 14h00)
  • Lieu ?  À la MEDAA
  • Inscription ?  Pour y assister, merci de vous inscrire auprès de Morgane Batoz-Herges, par mail à l’adresse morgane.batoz-herges@sacd.be, en indiquant si vous avez déjà un projet et votre degré de connaissance du programme Culture Moves Europe.

Retrouvez l’appel Culture Moves Europe (soutien à la mobilité individuelle) là. Et n’hésitez pas à vous abonner à l’infolettre du Bureau Europe Créative Wallonie-Bruxelles juste ici.

Chaque mois, LaScam vous invite à découvrir une nouvelle illustration signée par l’un·e de ses membres pour vous accompagner en beauté tout au long de l’année : douze créations, douze histoires et douze personnalités à rencontrer. Nous remercions chaleureusement Jérémie Royer qui embellit notre mois d’octobre avec cette illustration aux couleurs chaudes, où l’ambiance de contemplation et de solitude laisse progressivement place à la vie sauvage qui s’y révèle.

Trois questions à Jérémie Royer

Que représente votre illustration ?

Paysage de glace mais couleur chaude. Je souhaitais rendre une ambiance de contemplation avec un soupçon de solitude. mais si on observe on découvre la vie avec ce vol d’oiseaux sauvage.

Pourquoi avoir choisi d’illustrer le mois d’octobre ?

C’est le mois où ma grande sœur est née. Je lui rend hommage.

Que peut-on vous souhaiter de mieux pour cette nouvelle année ?

Que mes proches soient en bonne santé.

Jérémie Royer

Né à Paris en 1979, Jérémie Royer vit une grande partie de sa jeunesse à Nice. C’est là-bas qu’il rentre en école de graphisme publicitaire pendant deux ans. Il décide ensuite de partir pour la Belgique à l’école de bande dessinée Saint-Luc, à Bruxelles. Ses études terminées, il retourne à Paris, où il débute sa carrière dans le dessin. Il publie La traversée et Yesterday (avec David Blot au scénario) aux éditions Manolosanctis. Plus tard il décide de repartir pour Bruxelles et de créer l’atelier Mille avec ses anciens camarades de classe.

Pour encore plus de beauté…

Rendez-vous sur le site internet de l’auteur.

Le calendrier 2026 des auteurs et des autrices

Chaque année notre calendrier met en lumière 12 auteurs et autrices membres de LaScam. Auteurs et autrices, vous avez dû recevoir une version papier de notre calendrier. Si ce n’est pas le cas, écrivez-nous à l’adresse communication@scam.be et nous vous en enverrons un exemplaire avec plaisir

Un·e cinéaste qui vient présenter son film et discuter avec son public, c’est la promesse d’une belle rencontre et d’un riche débat. C’est aussi du travail, qui doit donc être rémunéré.  Pour encourager cette bonne pratique, LaScam propose quelques aides pour des auteurs et autrices qui accompagnent la diffusion de leur documentaire dans le cadre du Mois du Doc… Et elle compte sur les organisateur·ices de projection pour faire de même !

Le soutien de LaScam

Partenaire de l’opération Mois du Doc, LaScam met en lumière la nécessaire rémunération des auteurs et autrices qui accompagnent la projection de leur film. Cette pratique très courante n’est pas systématiquement rétribuée alors qu’il s’agit d’un temps de travail, qui nécessite en outre une préparation et des déplacements, souvent en soirée….

Désireuse de soutenir la présence du documentaire et des documentaristes sur le territoire et auprès des publics, mais aussi de sensibiliser et d’accompagner les opérateurs, LaScam intervient pour participer au défraiement des cinéastes qui viendront présenter une séance dans le cadre du Mois du Doc, à hauteur de 100 €.

Cette aide de 100€ par cinéaste et par séance est

  • réservée aux auteurs et autrices membres de LaScam en Belgique qui se déplaceront pour accompagner la projection de leur film
  • conditionnée au fait que la structure d’accueil n’est vraiment pas en mesure d’assumer la rémunération de l’auteur ou autrice invité·e.

Les éventuels frais de transport, d’hébergement et de repas ne sont pas concernés par ce dispositif et sont à la charge de l’organisateur.

Répartition des aides

15 aides de 100€ sont offertes, dans la limite de 2 par cinéaste, et de 2 par structure organisatrice.

Merci de bien vouloir noter qu’au cas où il y ait davantage de demandes que de bourses disponibles, la priorité sera donnée :

  • Aux structures et cinéastes n’ayant jamais bénéficié de ce soutien par le passé
  • Aux structures plus modestes

Pour cette raison, les aides seront attribuées une fois que toutes les demandes auront été reçues.

En pratique

Vous êtes documentariste et votre film sera projeté dans le cadre du Mois du Doc et la structure organisatrice n’est pas en mesure de vous rémunérer ? Vous avez programmé la projection de documentaire(s) d’un·e cinéaste belge dans le cadre du Mois du Doc 2026 et vous n’êtes pas en mesure de prendre en charge sa rémunération ?
Vous pouvez demander une aide de LaScam.

Veuillez envoyer votre demande par mail à l’adresse actionculturelle@scam.be, en précisant les informations suivantes :

  • Film(s) concerné(s) et le nom du(des) cinéaste(s) ;
  • La projection (lieu, date, public ciblé, rencontre…) ;
  • Brève présentation de la structure organisatrice ;
  • Tout autre élément que vous jugerez utile à l’appréciation de votre demande.

Vos demandes doivent parvenir d’ici au 05 octobre 2026 au plus tard. Elles seront toutes traitées après cette date.

Pour aller plus loin

Créé et organisé par le Centre du Cinéma et de l’Audiovisuel de la Fédération Wallonie-Bruxelles, Le Mois du Doc vise à promouvoir le cinéma documentaire belge francophone à travers la projection de films dans divers lieux à Bruxelles et en Wallonie, du 1er au 30 novembre. Voir l’ensemble de la programation sur le site dédié.

Chaque année, LaScam offre un nombre conséquent de bourses à ses membres afin de les soutenir à toutes les étapes de la réalisation de leurs projets littéraires ou de documentaire audiovisuel, radio ou web. Pour cette session d’automne, vos demandes sont attendues d’ici au jeudi 15 octobre 2026. Bonne chance à toutes et tous !

Les bourses de LaScam

Ces aides ponctuelles concernent tous les domaines de la création couverts par LaScam :

  • documentaire audiovisuel (cinéma, télévision, animation),
  • documentaire sonore (radio, podcast),
  • documentaire web,
  • littérature (roman, poésie, BD, illustration, jeunesse, essais, enquête journalistique…)

Auteurs et autrices membres de LaScam en Belgique, ces bourses vous sont réservées, selon des critères précisés à chaque fois ; merci de bien vouloir en prendre connaissance avant de nous adresser votre demande.

Modalités de candidature

Les modalités de candidature pour chacune de ces bourses sont précisées sur les pages dédiées, accessibles grâce au lien ci-dessous.

Pour la majorité des bourses, deux échéances sont fixées chaque année : le 15 avril et le 15 octobre, et d’autres plus ponctuelles peuvent être demandées à des moments variés – tout est bien entendu précisé sur les pages dédiées.

Vos dossiers de demande de bourse doivent être introduits dans le module dédié de votre Espace membre.

Avant d’introduire une demande, veuillez consulter le règlement, où se trouvent les réponses à la majorité de vos questions !

Chaque candidat ou candidate recevra une réponse personnalisée dans un délai de 10 semaines.

Séance d’information

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur nos bourses !

Pour vous aider à mieux préparer votre candidature, nous vous proposons une séance d’information sur la plateforme Zoom le lundi 05 octobre de 12h à 13h avec Célyne Bol – Van Corven, responsable de l’Action culturelle.

Le lien de connexion vous sera envoyé automatiquement à l’adresse mail que vous aurez notée dans le formulaire d’inscription.

Info et contact

Pour toute question, n’hésitez pas à nous écrire à l’adresse actionculturelle@scam.be

Des comics découverts durant son enfance à Narbonne aux récits documentaires qui jalonnent aujourd’hui sa bibliographie, Abdel de Bruxelles a construit son parcours au gré des rencontres et des sujets qui l’interpellent. À l’occasion de la Fête de la BD (qui aura lieu à Bruxelles ces 19 et 20 septembre 2026), il revient sur son métier, son rapport au réel et la collaboration avec les scénaristes.

Chez Abdel de Bruxelles, le goût du dessin remonte à l’enfance. Né au Maroc et élevé à Narbonne, il découvre la bande dessinée vers six ou sept ans à la bibliothèque municipale, mais aussi grâce à des voisins plus âgés qui lisent les comics américains publiés en France. Strange, Spider-Man, Nova ou Titan nourrissent son imaginaire, tout comme Goldorak, dont il reproduit les personnages avec ses camarades. Très tôt, il se rêve dessinateur, tout en considérant ce métier comme inaccessible. « Je n’ai pas grandi dans un milieu où on lisait beaucoup, où la bande dessinée était très présente. » Un enseignant va changer la donne : repérant son goût pour le dessin, il lui demande d’illustrer certains textes utilisés pour ses cours et l’encourage à poursuivre des études artistiques. Après les arts plastiques au lycée et une année d’histoire de l’art à Toulouse, Abdel prend la direction de Bruxelles pour se former et tenter de faire du dessin son métier.

Plus de trente ans plus tard, la capitale belge est devenue une composante de son identité, jusque dans son nom d’auteur. Illustration, communication, fiction ou documentaire : son parcours s’est construit au gré des rencontres davantage que selon un plan de carrière. « C’est à travers le dessin et la bande dessinée que j’ai créé du sens. » Le médium lui offre surtout la possibilité de naviguer entre deux aspirations : s’évader du quotidien par la fiction et questionner le monde par des sujets relevant des sciences humaines, de la politique, du social ou de la philosophie.

Cette seconde dimension occupe une place importante dans sa bibliographie. Abdel de Bruxelles a notamment dessiné Le Conflit israélo-palestinien : deux peuples condamnés à cohabiter avec Vladimir Grigorieff pour La Petite Bédéthèque des Savoirs, collaboré à La Revue dessinée, puis travaillé avec Fabien Grolleau sur Tanger sous la pluie et avec Vincent Cuvellier sur L’Abbé Pierre, une vie pour les autres. Autant de projets qu’il envisage aussi comme des occasions d’apprendre : « Ce sont des projets d’abord d’auto-pédagogie. »

Tanger sous la pluie illustre particulièrement sa manière de faire dialoguer réel et imaginaire. Abdel souhaitait dessiner le Maroc de ses souvenirs d’enfance. Les séjours d’Henri Matisse à Tanger en 1912 et 1913 offrent à Fabien Grolleau et lui le point de départ du récit. Mais leur attention se porte progressivement sur Zohra, modèle du peintre dont les archives ont conservé très peu d’informations. Ce vide documentaire ouvre un espace à la fiction. « Finalement, ce livre, c’est un peu le prétexte à essayer de recomposer, de reconstruire la vie de Zohra, plus que la vie de Matisse. » Les faits historiques deviennent ainsi des points d’ancrage à partir desquels les auteurs peuvent imaginer une trajectoire et déplacer le regard vers une figure restée dans l’ombre du peintre.

Pour Abdel, dessiner le réel ne signifie donc pas simplement le reproduire. Sa méthode commence par les images et les références que lui évoque un texte. Il procède ensuite « en arborescence », approfondit certaines pistes par la documentation, puis resserre progressivement son découpage jusqu’à trouver le rythme recherché. Dans un projet documentaire, le cadre est naturellement plus contraint : « Ma part de dessinateur va plus s’articuler autour de petites trouvailles graphiques pour faire passer une idée, pour faire passer une information. »

La collaboration avec le scénariste demeure néanmoins un dialogue. Avec Fabien Grolleau, auteur lui-même dessinateur, Abdel peut réinterpréter les découpages qui lui sont proposés, agrandir une case, modifier une séquence ou supprimer un dialogue lorsque l’image suffit. « On a tous, en tant qu’humains, un rythme qui nous est propre. […] Et c’est pareil quand on raconte une histoire. » Une collaboration réussie repose selon lui sur la confiance, le respect et la capacité à « mettre l’ego au placard ».

C’est précisément un nouveau travail collectif qui le ramène aujourd’hui au cœur de Bruxelles. Camille Blin, fondatrice d’Une Agence à Soi, lui propose de participer à la grande fresque conçue pour la Fête de la BD à partir d’un scénario de Marc Dubuisson. Plusieurs artistes se partagent les cases du récit, avec pour consigne de faire reconnaître Bruxelles tout en nourrissant librement les images qui leur sont attribuées.

Abdel en reçoit deux. Installé dans la capitale depuis trois décennies, il choisit d’y représenter sa Bruxelles : celle de la vie dans la rue, des passants, des terrasses, des parcs, des gens qui mangent ou discutent dehors dès qu’un rayon de soleil apparaît — sans oublier quelques chiens, autre passion personnelle. « Le but de notre mission était de nourrir l’image de notre perception, de ce qu’on voit dans Bruxelles, en tout cas des choses qui nous touchaient personnellement. » Une manière, pour celui qui a fait de la ville son nom d’auteur, d’inscrire à son tour son regard dans le paysage bruxellois.

Propos recueillis Par Christian Missia Dio

La fresque de la Fête de la BD

Durant le week-end de la Fête de la BD, une planche de bande dessinée monumentale prendra place devant la Bourse : une fresque de 600 m² (30 x 20 m) imaginée collectivement par 7 auteurs et autrices belges aux profils et univers différents : Marc Dubuisson, Lison Ferné, Wauter Mannaert, Émilie Plateau, Benoît Ers, Alix Garin et Abdel de Bruxelles. Composée de 10 cases et d’un élément narratif central, cette oeuvre collective se veut à l’image de Bruxelles et de ses multiples identités, langues et communautés.

Pour la découvrir, rendez-vous ce samedi 19 septembre à 13h30 devant la Bourse en présence des auteurices !

Pour aller plus loin

L’asbl Babelfish et le Nova, en partenariat avec LaScam organisent des séances d’écoute au cinéma Nova, afin de faire (re)découvrir des écritures radio singulières, des auteurices qui ont marqué·es l’histoire de la radio, notamment avant les années 2000 et l’essor du podcast, soit tout un pan de l’histoire de la radio qui tend à être oublié.

Le projet

Ces séances ont pour but de mettre en valeur les patrimoine et matrimoine et d’affûter l’écoute et la culture radiophonique, en faisant vivre une mémoire de la radio, des écritures, des savoir-faire et des parcours. Cela permettra notamment aux étudiants de se créer une culture générale plus large en découvrant ces œuvres rares voire quasiment introuvables d’avant le numérique.

Des séances d’écoute organisées par l’ASBL Babelfish, le Cinéma Nova, en partenariat avec l’ACSR et LaScam.

 

Rouge, de René Jentet

Un souffle lent, mécanique, régulier : dans un hôpital, on réanime un mourant. Un mort sur une barque passe dans l’au-delà. Des enfants et un homme jouent avec un revolver. Un coup de feu. Les enfants l’ont tué. C’est Rouge, produit par l’Atelier de création radiophonique d’Alain Trutat : probablement le chef-d’œuvre de René Jentet. C’est sur la mort ? Non, reprend-il, c’est une interrogation sonore sur les rites de passage.

Les rites s’entrelacent : l’hôpital, la barque égyptienne, le Kaddish juif, des réseaux d’alerte, des rythmes de prière, des respirations, des cris, des angoisses, des silences. Le Kaddish a été enregistré dans une gare en grève, la prière dans le métro en guise de cathédrale.

Les langages se superposent et les espaces se multiplient. « Tout lieu est rituel dès que je le décide. » Jentet traite le son comme le langage, c’est-à-dire comme un ensemble de codes structurés. C’est ce qu’il appelle « faire des poèmes ».

À propos de Babelfish

Babelfish est une association belge créée en 2016, dédiée à la production, la réalisation et l’édition de projets radiophoniques, ainsi qu’à la transmission d’une culture de la radio. Elle porte cette envie de partage d’écoutes de pièces « historiques » ou qui ont marqué l’écriture de l’art radio et organise régulièrement des masterclass. Par ailleurs plusieurs membres du collectif enseignent l’art radio dans les écoles d’art bruxelloises.

Les membres actuels de Babelfish asbl sont Hélène Bensoussan, Aurélie Brousse, Jeanne Debarsy, Maël G. Lagadec, Aurélien Lebourg, Guillaume Lelièvre, Anne Lepère, Dimitri Merchie, Christophe Rault, Flora Six, Camille Valençon, Ecaterina Vidick et Delphine Wil.

Babelfish asbl

Plus d’informations

. La séance aura lieu le dimanche 27 septembre, à 18h.

. Au Cinéma Nova – 3 rue d’Arenberg 1000 Bruxelles.

. La séance est gratuite !

En cette fin d’été se tiennent à Lussas en France les Etats généraux du film documentaire où sera projeté le nouveau film de Philippe Van Cutsem, Procès d’un jeune poète, film hybride aussi fascinant que confrontant, qui à travers sa mise en scène du procès de Joseph Brodsky, futur Prix Nobel de littérature en 1987, jeune poète russe de 24 ans accusé en 1964 de parasitisme social par le régime soviétique, nous renvoie aux grandes interrogations qui traversent notre époque sur le rôle de l’art et des artistes dans la société. Le cinéaste belge nous parle de son travail, de la façon singulière dont le film résonne avec l’actualité belge, de la question de la diffusion des oeuvres, et de l’articulation entre art et politique.

Procès d’un jeune poète revient sur la comparution en 1964 de Joseph Brodsky devant un tribunal fantoche l’accusant de refuser de travailler. Quelle est la première étincelle qui a fait naître ce projet?

 J’ai découvert les actes du procès il y a une quinzaine d’années alors qu’ils étaient publiés dans la revue La Barque. Il y avait donc le compte rendu retranscrit par la journaliste Frida Vigdorova, suivi d’un entretien de Brodsky avec Solomon Volkov, une sorte de montage que j’ai choisi de respecter. Cela m’a immédiatement intéressé. Ce qui donne à un moment donné l’envie de faire un film, c’est toujours une rencontre, et ici, c’est avec ce document qui pose la question du lien entre l’art et la politique, une question qui me préoccupe depuis longtemps. Parallèlement, la découverte du texte est venu rencontrer l’envie que j’avais de travailler avec des acteurs et des actrices. Un film, c’est toujours le résultat d’un faisceau de désirs et de questionnements, jusqu’à ce que ces différents fils se nouent autour de l’objet artistique.

 

En effet, les protagonistes devenus personnages du procès sont incarné·es à l’écran par des comédien·nes. Pouvez-vous nous parler de ce travail sur le jeu, ou peut-être, le non-jeu?

 J’avais déjà en tête certaines personnes avec qui j’avais envie de travailler. C’était le cas de d’Anne-Sophie Sterck, Loïc Vanderstichelen ou Christophe Piette. Par contre je ne savais pas du tout qui allait interpréter Brodsky. Ce qui est curieux, c’est que je savais qu’il se présenterait en temps et en heure et c’est exactement ce qui s’est passé. A partir du moment où il y a une cohérence interne à un projet, il ne s’agit pas de forcer les choses, il faut plutôt maintenir un état de disponibilité, d’attention, d’ouverture. C’est cet état qui fait que les choses arrivent et se présentent. Et la rencontre avec Arno Dengel qui joue le jeune Brodsky a été déterminante. Quelqu’un a utilisé l’expression de citation jouée, et ça correspond assez bien je trouve. On est loin d’un jeu qu’on pourrait qualifier de naturaliste, il y a toujours cette distance qui rappelle que l’on est devant quelque chose de totalement artificiel, de fabriqué.

 

Cette notion d’artificialité renvoie au procès lui-même, Brodsky disait de son procès qu’il avait été comme un film, une comédie, il y a un écho entre la mise en scène du procès et le procès lui-même qui était déjà une mascarade.

Oui, c’est vraiment un procès pour l’exemple, le verdict était déjà connu à l’avance. Ce qui m’importait, c’était cette façon de théâtraliser, de mettre à distance, qui permettait d’avoir un autre type d’écoute, de se focaliser sur les mots, les propos tenus et ce rapport de pouvoir exercé par le langage. Par exemple, le décor, ce n’est pas un décor que j’ai imaginé. C’est vraiment encore une fois de l’ordre de la rencontre, c’est Sophie Bibet qui joue la juge qui m’a dit: « Tiens, à côté de chez moi, il y a un espace inoccupé en attente de travaux. » Il faut dire aussi qu’il y avait des contraintes productionnelles totalement assumées, c’est un film très pauvre. Mais c’est quelque chose qui m’intéresse, je crois qu’il y a une surenchère au niveau de la production. Je ne dis pas qu’il faut faire du cinéma pauvre à tout prix, mais le fait de travailler dans une économie du peu amène des solutions auxquelles on n’aurait pas pensé autrement. Les choses adviennent parce qu’il y a une espèce de logique inhérente au projet à laquelle il s’agit de faire confiance.

 

Cette mise à distance permet de transposer les mots ailleurs, à une autre époque aussi.

Complètement et en particulier à notre époque. Ce que font notamment les régimes autoritaires et le néolibéralisme, c’est de s’en prendre aux artistes, comme on le voit en ce moment Belgique avec l’attaque sur leur pension (voir l’article de LaScam à ce sujet). Un parallèle se crée entre le régime soviétique, et les gouvernements d’extrême-droite qui se mettent en place, que l’on peut considérer comme deux formes de fascisme. Les mots du procès pourraient à peu de choses près être tenus par des gens qui occupent le pouvoir aujourd’hui et qui sont au service du capital et de la grande bourgeoisie.

 

On sent que les accusateurs, dont une partie est interprétée dans le film par un même comédien qui change de costume, sont comme une sorte de masse indéterminée.

Ils ânonnent un discours pré-mâché, qui renforce cette idée que l’on est face à quelque chose qui est complètement dirigé de l’extérieur. Il s’agissait vraisemblablement de faux témoins qui venaient là pour juste répéter ce qu’on leur avait dit de dire, reprenant toujours les mêmes éléments de langage reproduits à l’infini jusqu’à la nausée. Face à ça, une pensée tente de s’articuler, cherche la complexité, et se heurte à cette violence-là des contre-vérités.

 

On assiste au procès d’un poète singulier, Brodsky, mais qui est aussi le représentant de celui ou celle qui résiste.

Ce qui est intéressant, c’est que Brodsky n’a jamais écrit la moindre ligne contre le régime soviétique. Ce qui dérange, c’est sa position d’artiste entre deux pôles, une position très inconfortable entre la politique et l’art, et c’est cette tension m’a intéressé. Dans sa manière de tenir un cap et une position éthique, il y a quelque chose qui est insupportable pour le pouvoir. Il y a un rejet, une haine de la poésie et de ce que cela représente d’irréductible.

 

Il interroge: qu’est-ce que la société considère comme un travail? Ce qui la sert? Or, le poète ne sert pas le pouvoir…

En quoi l’activité littéraire de Brodsky est utile à l’édification du communisme? La réponse c’est: « en rien ». Cette inutilité aux yeux du pouvoir est sans doute intolérable.

 

Brodsky, par son refus du travail, non pas du travail en tant que tel, mais du travail tel que valorisé par le pouvoir, est celui qui résiste et même si on ne le voit pas dans le film, on sait qu’il est soutenu, que finalement son procès va être révisé, et que donc, il y a une action collective possible.

Oui, c’est réconfortant cette communauté autour de Brodsky. Il y a vraiment une nécessité de se rassembler, d’être dans l’action ou dans la réflexion collective, aujourd’hui plus que jamais.

 

Le film offre un épilogue, cette discussion avec Solomon Solokov, alors que Brodsy est exilé aux Etats-Unis. Cela questionne: quel serait aujourd’hui l’endroit qui pourrait accueillir les artistes? Quand Brodsky part dans les années 70 aux États-Unis, c’est là qu’il trouve sa liberté, mais aujourd’hui on peut se demander où elle se trouve.

Ce n’est pas tant un problème de liberté d’expression que de diffusion. Aujourd’hui, ce genre de films ne peut plus être diffusé à la télévision, il y a une normalisation, un aplanissement des formats avec la conviction odieuse que les gens sont trop bêtes pour apprécier des œuvres différentes. Malgré les contraintes, les tensions politiques, écologiques, les artistes continuent de créer parce que c’est sans doute une sorte de besoin vital, de nécessité. Il faut s’organiser autrement, évoluer dans les marges, quelque chose doit être repensé, réorganisé, il y a un système complètement à bout de souffle qui détruit tout et en tant qu’artiste, créateur, on doit aussi réinventer des modes d’existence, de partage et d’échange.

Propos recueillis par Aurore Engelen

Pour aller plus loin

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Ishtar de Beyrouth, d’Alexandra Kandy Longuet (coréalisé avec Seham Boutata) est l’un des projets lauréats de la bourse Paris sonores initiée par le Prix Agnès, la RTBF (Par Ouï-dire) et LaScam. L’occasion pour Juliette Mogenet d’aller à la rencontre d’Alexandra Kandy Longuet et d’échanger avec elle sur son parcours, sa pratique et sa démarche d’autrice de documentaires.

Point de départ de cet entretien, le prix reçu pour la coréalisation avec Seham Boutata du documentaire sonore Ishtar de Beyrouth : le modèle nu dans le monde arabe – une histoire effacée ». Ce sous-titre « une histoire effacée » semble être un bon point de départ pour parler de ta démarche. Les sujets que tu choisis de faire voir ou entendre ont souvent un lien avec l’effacement : existences secouées, lieux dévastés, trajectoires de destruction et reconstruction. Peux-tu m’en parler ?

C’est intéressant de le voir sous ce prisme-là ! Mon travail porte en effet beaucoup sur les marges, les existences effacées ou mises de côté. Avec Seham Boutata, nous avons commencé à investiguer en 2017 la psyché arabe contemporaine avec d’abord la série Islam sur le divan. Elle a une ascendance algérienne et syrienne, a grandi à Paris, et se confrontait à ses propres négociations intérieures entres différentes identités. Ensuite dans La Vénus d’Alger nous avons enquêté sur l’unique modèle nu (puis habillé) féminin des Beaux-Arts d’Alger, Nadia. Nous avons retracé son histoire avec celles et ceux qui l’avaient peinte, puis nous l’avons rencontrée. Nous avons découvert ce destin qui dessinait en creux celui de l’Algérie : les élans de liberté de l’indépendance, puis le repli dramatique de la décennie noire. Son histoire disait quelque chose de son pays mais aussi de la destinée des femmes en Algérie. A la fin, nous nous sommes demandé : quid des autres ? Et nous nous sommes alors tournées vers le Liban. On questionne la représentation du corps féminin dans des sociétés où il est hautement politique et où il est justement caché.

Cette idée de donner une place à des voix ou des personnages occultés traverse effectivement beaucoup mes projets. Je travaille aussi souvent à l’étranger, ce qui m’oblige à changer mes habitudes de regard. C’est une manière de rendre étrange le familier. Et il y a aussi un autre dénominateur commun, en lien avec ce dévoilement du caché, qui est la psychanalyse : un film ou un projet sonore est un endroit dans lequel les protagonistes peuvent déposer une parole. Il leur permet de formuler un récit dans lequel ils se remettent au centre, dans lequel ils disent « je ». La réalisatrice Yolande Zaubermann l’exprime très bien avec cette phrase : « être au centre de son histoire, que son histoire devienne le temps entier d’une expérience, est réparateur ».

Tu pars donc souvent du choix de raconter une histoire singulière pour faire apparaître un enjeu collectif ou politique. Comment procèdes-tu pour choisir tes sujets et les déployer ?

Tout ce qu’on fait, tout ce qu’on est est politique. On ne pourrait réaliser un travail radiophonique ou cinématographique qui ne le soit pas. Dans Nouvelle-Orléans : laboratoire de l’Amérique l’enjeu était très frontal : à partir de l’histoire et du combat d’Alfred, je voulais montrer comment, après Katrina, des mesures qui auraient rencontré de grandes résistances en temps normal ont pu être imposées sous couvert d’état d’urgence.

Le choix du sujet recèle forcément une dimension politique (le corps féminin, la trajectoire d’une société après une catastrophe, ou encore le sort qu’on réserve aux personnes en situation d’assuétude dans Chasser les dragons) mais la question du politique se pose aussi dans la façon dont on filme, dans la manière dont on fait le film. Comment travaille-t-on avec les participant·es ? Comment accède-t-on à leur intimité ? Peuvent-ils s’emparer eux-mêmes de cet espace-temps qu’est le film ?

Je n’ai jamais réalisé de projet totalement horizontal ou coopératif, où nous aurions écrit ensemble le film de A à Z. Et chaque film oblige à réinventer sa manière de procéder. Mais je suis toujours attentive à cette dimension. A Liège, dans la salle de consommation à moindre risque, il fallait créer un cadre permettant à celles et ceux qui le souhaitaient de se confier, tout en protégeant ceux qui ne voulaient pas être filmées. Il faut créer un cadre propice, par ailleurs il n’est évidemment pas question de  « voler » une parole ou une image dans leurs moments de vulnérabilité, ce sont déjà des personnes qui subissent de très nombreuses violences, de la part du système ou d’autres individus, il n’est pas question de les vulnérabiliser encore davantage.

Dans mon film Vacancy, tourné dans plusieurs motels aux USA, on procédait de la même manière avec Berverly, une des protagonistes, consommatrice de crack, que je ne filmais pas lorsqu’elle avait consommé et n’était donc plus maîtresse de son libre-arbitre. Par ailleurs, la caméra était très vite présente : c’est important que la technique fasse d’emblée partie de la relation pour être très claire sur le fait qu’on est en train de faire un film ensemble. Je prends aussi souvent le son sur mes films, les protagonistes me voient avec mon casque, il n’y a pas de malentendu : un film est en construction dont nous sommes tous les acteurs.

J’ai fait tous mes films avec Caroline Guimbal comme cheffe op. Mon regard s’est aussi forgé à travers sa caméra et sa façon d’absorber le réel et de le cadrer. On a une relation de travail très forte, on partage le même langage.

Il me semble que tes films ne cherchent pas à restituer le réel de manière linéaire. Tu travailles beaucoup par fragments, avec le son, des ellipses, des déformations sonores qui produisent parfois des effets presque oniriques.

Un film est une construction, ce n’est jamais une captation du réel. Ce qui m’intéresse, c’est davantage de retranscrire une perception du réel. Notre temps à nous n’est jamais linéaire : le présent est constamment contaminé par le passé. C’est particulièrement vrai dans le travail que je mène actuellement autour de la mémoire traumatique.

Et le son m’aide énormément à traduire cela. Comme le dit mon amie la réalisatrice Emmanuelle Nicot, « le son, c’est l’inconscient du film ». Dans Vacancy, je voulais rendre sensible l’expérience de personnes qui vivent dans des motels, dans une forme de répétition : trouver de l’argent pour payer sa nuit, recommencer le lendemain. Le passé et le futur semblent disparaître, et la nuit sont de retour les cauchemars, les fantômes, les personnes qui nous manquent. La forme du film cherchait à rendre compte de cette perception du temps, mais aussi de la folie tapie dans l’obscurité.

Cela peut sembler très éclaté dans certains films de David Lynch, mais ces formes correspondent parfois à des phénomènes psychiques réels, comme la dissociation. Ce qui me fascine aussi, plus généralement, c’est la mémoire et la manière dont elle transforme notre perception du présent.

Depuis le début de ta carrière, tu travailles à la fois pour le cinéma et pour la radio. Comment choisis-tu entre le son et l’image ?

Aujourd’hui, le choix est sans doute plus éclairé qu’auparavant. J’ai grandi avec la radio toujours allumée. Mon premier contact avec la création audiovisuelle a été Surpris par la nuit, l’émission documentaire d’Alain Veinstein. On allumait la radio et on se retrouvait en collision avec un réel qui nous emmenait très loin. La puissance du son permet de faire travailler extrêmement fort notre imaginaire.

Mais aujourd’hui, c’est surtout le projet qui impose son médium. La Vénus d’Alger, par exemple, ne pouvait être qu’un documentaire sonore. Nous parlions de la décennie noire, une période extrêmement sensible, marquée par une loi d’amnistie qui a empêché que les violences soient véritablement jugées ou racontées. Le micro permettait une forme de confidence que la caméra aurait peut-être empêchée. À l’inverse, certains projets exigent l’image : la Nouvelle-Orléans dévastée, les motels de Vacancy… Le projet exige l’image ou exige le son.

Et comment naissent tes projets ?

Souvent d’une obsession. Le motel me fascinait depuis que j’avais lu un livre de Bruce Bégout et j’avais envie de faire un film là-dessus depuis longtemps. Je me documente énormément, puis je pars en repérage et là j’oublie presque tout ce que j’ai appris. Les rencontres font exploser ce que j’avais imaginé. Le film sur les motels que j’avais en tête ne ressemble pas du tout à Vacancy : c’est la rencontre avec Beverly, Many et Vern qui lui a donné sa forme. J’étais tellement bouleversée par ces personnes, leurs histoires, ce qu’elles étaient, que j’avais simplement envie de les filmer. C’était pareil pour As she left, mon tout premier film. Les rencontres ont construit toute la structure du film, de l’inondation à la reconstruction.

Le documentaire, c’est finalement un prétexte pour rencontrer l’autre. C’est une manière de sortir de soi. J’ai une chance folle de pouvoir faire ce métier : chaque film, chaque création radio fait vaciller mes certitudes, retourne la table, m’oblige à voir les choses autrement, à me déplacer, à me mettre à la place de l’autre. Ce ne sont pas tellement les projets qui nous transforment que les gens que l’on rencontre.

Propos recueillis par Juliette Mogenet

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