Le jury des Paris sonores s’est réuni et après de longues délibérations au vu de la qualité des projets, il a établi sa sélection. Et les projets lauréats sont…

Les Paris sonores

Désireux de contribuer à faire émerger d’œuvres documentaires originales exploitant les richesses et les particularités du langage sonore, le Prix Agnès, la RTBF (Par Ouï dire) et LaScam ont initié un partenariat autour d’un programme d’aide à la réalisation et à la diffusion de documentaires sonores.

L’appel à projet documentaire 2026 était doté d’un montant de 30.000 €, il a permis de doter six bourses de 5.000 € pour soutenir des projets témoignant d’un geste et d’un point de vue d’auteurice original et novateur, mais aussi des propositions s’inscrivant dans la perspective d’un imaginaire égalitaire.

Le palmarès 2026

Nous avons l’honneur et le plaisir de vous part des projets lauréats de la bourse :

  • Le Plateau, de Virgnie Gardin
  • Gestes oubliées, d’Alizée Honoré
  • La guerre des sots, de Vassili Schémann
  • S’enforester en ville: les ruines botaniques en Arménie, de Constant Léon et Tammam Hamza
  • Ishtar de Beyrouth, d’Alexandra Kandy Longuet
  • Bruits d’audience. La Belgique contre von Falkenhausen, d’Ornella Rovetta, Gertjan Desmet et Marie-Anne Weisers

Le jury était composé de Guillaume Istace, Paola Stévenne et Pascale Tison, que remercions vivement pour leurs regards éclairés, leur lecture fine et bienveillante des dossiers, leurs questionnements pertinents ont permis de composer ce magnifique palmarès que nous sommes si fiers d’annoncer.

Nous tenons également à saluer l’ensemble des candidats et candidates pour la diversité et la richesse et de leurs projets, tant sur les plans des thématiques abordées que des traitements sonores envisagés, et leur souhaitons une bonne continuation à toutes et tous !

Un partenariat fructueux

Ces bourses et l’ensemble du dispositif d’aide à la réalisation et diffusion sont rendus possible grâce à un partenariat exceptionnel entre LaScam, le Prix Agnès et la RTBF (Par Ouï Dire). Merci à nos partenaires pour leur précieux appui.

« Son œuvre est un éloge gracieux du pas de côté pour dire quelque chose de juste sur ce qui lui importe » : quelques mots pour se plonger dans l’univers d’Inès Rabadán qui reçoit le Prix de LaScam des écritures émergentes pour Pour Celleux qui respirent dans la nuit, cocréé avec Leslie Astier. Découvrez à cette occasion l’éloge écrit en son honneur par le Comité ainsi qu’un entretien passionnant avec elle.

L’éloge du Comité

Il suffit de se balader dans les oeuvres d’Inès Rabadán, de regarder ses films de fiction et documentaires pour avoir une idée de ce qui la meut. Disons : l’expérimentation, les narrations et écritures nouvelles. Elle est une cinéaste née de la passion qu’avaient sa grand-mère et son père pour le cinéma – marquée à jamais par eux comme une flamme, un vacillement. Formée à l’IAD au cinéma, elle ajoute la VR, le théâtre, l’installation vidéo, la playformance et la publication.

Inès Rabadán sourit beaucoup et parfois, son regard s’inquiète. Son oeuvre est un éloge gracieux du pas de côté pour dire quelque chose de juste sur ce qui lui importe. Possible définition de l’autrice. Elle a été membre et présidente de l’AJC et de l’ARRF. Elle s’engage en faveur des femmes créatrices. Après tout n’est-elle pas la première femme à avoir présidé le Comité belge de la SACD ?!

Son geste court loin, comme en témoigne le Magritte du Meilleur court métrage documentaire qu’elle reçoit en 2025 pour Les Vivant·es, dans lequel elle remet nos mort·es au centre de nos vies ; des vies empilées les unes sur les autres. « Ils peuvent nous faire du bien, nous vouloir du bien », dit-elle. Et être une force de vie humanante. C’est ce que l’on retrouve précisément dans la playformance Celleux qui respirent dans la nuit, cocréée avec Leslie Astier, entre écriture documentaire et polysémie ludique. Avec Inès Rabadán, il suffit d’appuyer sur les mots pour que la vie continue, inoubliable de délicatesse.

Sylvia Botella

 


 

Inès Rabadán, le goût des narrations atypiques

Cinéaste de fiction, et surtout de documentaire, Inès Rabadán explore de nouveaux territoires. Elle imagine de nouvelles façons de mettre en forme, de raconter. Elle a ainsi créé, avec Leslie Astier, le documentaire interactif “Celleux qui respirent dans la nuit” pour lequel elle est récompensée. 

Recevoir ce prix de LaScam Belgique vous fait quoi ?

Inès Rabadán : Cela me fait très plaisir, bien sûr. J’apprécie énormément d’où vient ce prix car c’est une société que j’aime beaucoup. Je suis très attachée à la Medaa, j’ai présidé la SACD [élue en 2015 et première femme à présider la SACD Belgique, ndlr], je suis maintenant plus proche de LaScam vue la nature de mes projets. Je trouve que les sociétés d’auteurs et d’autrices sont un modèle de démocratie : ce sont les auteurs et les autrices qui siègent aux conseils d’administration de ces maisons, il y a une redistribution des revenus, etc. Et j’apprécie aussi que ce prix viennent des pair.e.s. Enfin, pour moi qui ai déjà reçu plusieurs prix pour certains de mes films, ce qui me fait également très plaisir avec celui-ci, c’est cet encouragement qui est ainsi marqué pour la pluridisciplinarité dans laquelle je suis engagée maintenant.

Comment vous est venue l’idée de Celleux qui respirent dans la nuit, ce documentaire interactif que l’on explore un peu comme un jeu vidéo ?

Inès Rabadán : Depuis un certain temps, je m’intéresse à la possibilité de faire vivre les idées ou les envies sous des formes plus variées. Je suis donc dans un travail plus pluridisciplinaire avec notamment des éditions, des installations, des formes expérimentales. Et dans ce parcours-là, j’ai eu la chance que le CVB, le Centre Vidéo de Bruxelles, me propose une collaboration pour sa plateforme nosfuturs.net. Eux ils préparaient une édition consacrée à la mort, qu’ils ont appelée «La mort vivante», et moi j’étais en train de faire un film sur la question de nos relations avec les gens qui sont morts, intitulé «Les Vivant.es». J’ai suggéré de faire un projet qui ne soit pas filmique, mais plutôt une création numérique avec une forme de narration inhabituelle. Ils m’ont fait rencontrer une artiste marseillaise, Leslie Astier, et on a co-créé le projet «Celleux qui respirent dans la nuit». C’est un documentaire interactif qui s’expérimente comme un jeu. On navigue dans un récit qui mène à des fragments de témoignages. Mais la structure technique, c’est celle d’un jeu vidéo. Et ce travail d’écriture narrative en arborescence m’a beaucoup plu, beaucoup amusé.

Concrètement, comment avez-vous fait pour amasser votre matière première : les témoignages ?

Inès Rabadán : On a fait une sorte de workshop avec des personnes sensibles à ces questions et qui avaient possiblement envie de parler de la mort, de notre rapport à la mort. Sur deux sessions, on a réuni ces personnes pour travailler, jouer, raconter, expérimenter. Leslie et moi avions préparé des jeux : des cartes, d’énormes papiers pour dessiner, etc. Toutes sortes de propositions assez ludiques pour faire émerger des récits, des témoignages. Et tout était enregistré [en audio]. On avait donc énormément de matière sonore, et on a mis beaucoup de temps à la dérusher. On en a extrait toute une série de fragments qui nous paraissaient intéressants, et on a commencé à travailler ces centaines de fragments. C’est à ce moment-là que le «montage», si on peut dire, diverge profondément du cinéma où on aurait une narration linéaire. Tandis qu’ici, il s’agissait d’imaginer des passages d’un fragment à l’autre. Des passages multiples : on peut arriver par plusieurs chemins à un même fragment. Élaborer cette arborescence nous a demandé beaucoup de temps de travail. On faisait de multiples classements, en fonction de différents critères. Au terme de ce travail, on a élaboré le jeu. Et pour finir, on a travaillé sur le graphisme. Il nous tenait à cœur de partir des mots, des récits pour ensuite créer le graphisme. Au total, on a passé environ un an à réaliser ce projet de A à Z, tout en en menant d’autres en parallèle, bien sûr.

Identifiez-vous d’où vous venait cette envie d’aborder cette thématique-là par un jeu ?

Inès Rabadán : Ça fait longtemps que je m’intéresse en littérature aux formes ludiques. Un exemple parmi beaucoup d’autres, c’est «Marelle» de Julio Cortázar, qui est un livre qu’on peut lire soit de façon linéaire, soit par un jeu de piste qui nous mène d’un chapitre à l’autre. J’aime aussi les jeux littéraires de l’Oulipo. Je pense que mon envie d’explorer d’autres formes narratives vient de là. Et je suis prof de narration à l’Erg [Ecole de Recherche Graphique, à Bruxelles], ce qui m’a aussi amené à explorer, réfléchir, découvrir des choses par rapport aux questions des narrations non conventionnelles.

Propos recueillis par Cécile Berthaud

Pour aller plus loin :

Avis aux documentaristes ! Orange Belgium, screen.brussels et LaScam s’associent pour encourager les cinéastes à bouger les lignes et à imaginer et construire le monde de demain. Six bourses au concept de 5.000 € sont ainsi proposées à des auteurs et autrices ambitionnant de s’inscrire dans une philosophie du changement, de la construction du monde de demain, que les enjeux soient écologiques, démocratiques, sociaux… Soumettez votre candidature d’ici au 1er octobre 2026 !

L’appel à projets

Les bourses

Les partenaires dotent 6 bourses au concept d’un montant de 5.000 €. Ces bourses seront attribuées par un jury de professionnel·les à six films longs métrages documentaires.

Type de projets recherchés

Les projets doivent s’inscrire spécifiquement dans la thématique des « Enjeux de demain », la référence à cette thématique doit être la plus explicite possible dans l’intention affichée des auteur·ices.

Les partenaires recherchent des projets pertinents, originaux dans leur thématique, leur traitement ou leur construction, et qui portent sur le réel un vrai regard d’auteur·ice.

Seront pris en compte par le jury :

  • la thématique du projet et son ancrage dans les enjeux de demain,
  • le regard et le geste cinématographique, ainsi que la pertinence du projet en tant que film,
  • la dimension de recherche, qu’elle soit cinématographique ou dans le traitement du sujet,
  • l’émotion suscitée par le projet.

Plus spécifiquement :

  • Le présent appel concerne exclusivement des projets de films longs métrages documentaires – en prise de vues réelles ou d’animation ;
  • Les projets doivent être en cours d’écriture et pas des œuvres achevées ni en cours de finalisation ;
  • Les projets soumis ne doivent pas nécessairement avoir de producteurs ou productrices ;
  • Un seul projet par personne est admis ;
  • Les projets déjà soumis lors des précédents appels à candidature ne peuvent plus être reproposés (qu’ils aient été acceptés ou refusés), ce point tenant compte de l’évolution d’un projet d’une année à l’autre ;
  • Les projets ayant déjà obtenu l’aide à l’écriture du Centre du Cinéma ne peuvent pas être soumis au présent appel ;
  • L’éventuel recours à l’intelligence à artificielle devra être mentionné ;
  • Un même projet ne peut pas être également déposé dans la catégorie fiction ;
  • La bourse ne peut pas être demandée pour un premier film documentaire.

Profil des candidat·es

Les bourses sont réservées à des auteurs et autrices :

  • Ayant écrit, co-écrit ou réalisé au moins un film documentaire diffusé dans un cadre professionnel (télévision, cinéma, festival, diffuseurs câble…) ;
  • Ou, à défaut, étant diplômé·es en réalisation d’une école d’enseignement supérieur artistique ou d’enseignement technique de l’image de plein exercice de la Fédération Wallonie-Bruxelles et ayant réalisé à ce titre un film documentaire de fin d’études ;
  • L’auteur ou autrice doit être belge ou ressortissant·e d’un État membre de l’Espace économique européen. Les ressortissant·es d’un État non-membre de l’Espace économique européen et les apatrides ayant la qualité de résident·e en Belgique peuvent être assimilé·es aux ressortissant·es d’un État membre de l’Espace économique européen ;
  • La liquidation de l’aide ne pourra se faire qu’au profit d’un auteur ou une autrice dont la résidence principale est située en régions Wallone ou Bruxelles-Capitale (19 communes de Bruxelles) , une attestation officielle pouvant vous être demandée.

Toutes ces conditions doivent être remplies au moment de la clôture des candidatures.

Un projet peut tout-à-fait être porté par plusieurs auteurs et autrices, pour autant que tous les critères d’éligibilité soient réunis par au moins un·e d’entre eux ou elles.
Dans ce cas, le projet fait l’objet d’une candidature unique mais les CV, filmographies et coordonnées de l’ensemble des coauteurices devront être détaillés dans le document prévu à cet effet.
Un·e des coauteurices sera responsable du dépôt de la candidature et du suivi administratif.

Modalités de candidature

Anonymat

Attention, les candidatures seront traitées de manière anonyme. Dès lors, veillez à :

  • Envoyer votre CV/filmographie et vos informations administratives dans un document à part ;
  • Ne pas citer votre nom ni vos précédents films (ni à évoquer ceux-ci d’une manière permettant de les identifier explicitement) dans la présentation du projet pour lequel vous sollicitez la bourse ;
  • Donner au dossier de candidature le titre de votre projet et non votre nom.

Composition du dossier

En un seul document pdf de 5 à 8 pages maximum portant le nom du projet, rédigé en français et comprenant dans cet ordre :

  • Un résumé court du projet (5/10 lignes),
  • Un synopsis,
  • une note d’intention (genre et thématique, enjeux et questionnements, pistes formelles, approches et points de vue),
  • le cas échéant les autres financements (privés ou publics) déjà obtenus ou désirés,
  • la mention du recours ou non à l’IA générative pour la rédaction du dossier et dans la conception du projet, et le cas échéant la précision des parties concernées, des logiciels utilisés, et de ce en quoi la part de l’IA n’a pas remplacé la part de création humaine singulière, mais l’aura plutôt nourrie et amplifiée ;
  • facultatif : indication de la destination du film (cinéma, télévision, plateforme) ;
  • facultatif : une page de garde peut être ajoutée, elle ne sera pas comptabilisée dans le quota de pages requis.

Attention, aucune indication permettant de vous identifier (nom, prénom, filmographie, prix…) ne pourra figurer dans ce dossier, sous peine de rendre votre candidature irrecevable.

Et dans un document pdf à part intitulé CV_nom du projet :

  • CV et filmographie avec liens de visionnage de l’(ensemble des) auteurice(s)
  • adresse de résidence de l’(ensemble des) auteurice(s),
  • RIB de l’(ensemble des) auteurice(s).

Envoi des candidatures

Les candidatures doivent être déposées au format pdf via le formulaire en ligne disponible en bas de page d’ici au jeudi 1er octobre 2026 à 23h59 au plus tard.

Le formulaire sera désactivé passée cette échéance.

Attention : les dossiers incomplets, contenant des informations erronées ou contradictoires, ne respectant pas les consignes ou gabarits requis, ne correspondant pas aux critères d’éligibilité ou envoyés après la clôture des candidatures ne seront pas considérés comme recevables et ne pourront pas être transmis au jury.

Merci de bien vérifier que votre dossier répond bien à tous les critères requis (nombre de pages, anonymat, absence d’indications sur vos précédents films dans le dossier etc.) et de mettre en évidence le fait que votre candidature est éligible (dans votre CV, précisez par exemple les sélections en festivals et/ou diffusions de votre précédent documentaire).

Autres informations utiles

Règlement

Avant tout dépôt de candidature, veuillez consulter le règlement disponible en bas de page. Celui-ci détaille notamment les critères d’éligibilité et contient les réponses à de nombreuses questions. En outre l’acceptation du règlement est requise pour valider toute candidature à cet appel.

NB : Le ou la lauréate d’un projet soutenu par le fonds se porte fort que sa ou son futur·e producteur·rice octroiera à Orange Belgium un droit de premier refus (« first refusal right ») sur le projet en vue de permettre à Orange Belgium de poursuivre éventuellement le soutien du projet au moyen d’un engagement en coproduction.

Calendrier prévisionnel

  • Jeudi 1er 2026 à 23h59 : clôture de l’appel à projets ;
  • Automne 2026 : après vérification de leur éligibilité, envoi des dossiers éligibles aux membres du jury ;
  • Fin d’année 2026 : réunion de sélection finale avec le jury ; et annonce des résultats.

En cas de modification majeure de ce calendrier prévisionnel, les candidat·es seront prévenu·es par mail.

Jury

Le jury sera composé de deux cinéastes, dont l’un·e ayant déjà reçu la bourse Enjeux de demain lors d’une précédente édition, et d’un·e professionnel·le du secteur.

Aucun retour ne sera fait par le jury ni les partenaires sur les projets candidats.

Précédents projets lauréats

Vous pouvez également consulter la liste des projets lauréats de cette bourse en 2025, 2024, 2023, 2022 et 2021.

Contact

Avant toute prise de contact, veuillez vérifier que la réponse à votre question ne figure ni dans l’appel à projets, ni dans le règlement. Merci pour votre compréhension.

celyne.vancorven@scam.be  – 02 551 03 48

Un dispositif mis en œuvre et financé par Orange Belgium, screen.brussels et LaScam, en partenariat avec le Centre du Cinéma et de l’Audiovisuel et la SACD.

« Virginie Gardin ouvre une fenêtre sur la complexité du monde agricole : un geste documentaire essentiel à notre époque de crise écologique aigüe.» : quelques mots pour se plonger dans l’univers de Virginie Gardin qui reçoit le Prix de LaScam du documentaire sonore pour Les Onches. Découvrez à cette occasion l’éloge écrit en son honneur par le Comité ainsi qu’un entretien passionnant avec elle.

L’éloge du Comité

Les Onches. Petit point sur une carte de Wallonie. Magie de la radio. Nous y sommes. Pas à pas, nous accompagnons Virginie Gardin, au cœur de l’exploitation familiale. L’autrice construit le récit par petites touches et nous navigons entre les générations. L’histoire de l’arrivée des grands-parents flotte encore. C’était les années 50. Aujourd’hui, se joue la collaboration et la passation imminente entre le père et le frère de Virginie qui s’était jouée entre le père et le grand-père une génération plus tôt.

Le temps du documentaire, toutes celles et ceux qui y ont grandi se retrouvent aux Onches. Leurs expériences incarnent septante années de l’histoire agricole wallonne. Le premier cercle, parents et enfants, a travaillé ensemble pour maintenir coûte que coûte l’exploitation, rester debout face aux incertitudes, s’adapter sans cesse : épidémies, absurdité de normes qui changent de plus en plus vite, investissements nécessaires sur un terrain qui appartient à d’autres, absence de statut pour les femmes. Le deuxième cercle, oncles et tantes, s’inquiète, accompagne, et se souvient du temps où ils et elles, enfants, vivaient et travaillaient à la ferme.

Peu à peu le lieu nous imprègne. La musique qui en émerge dialogue finement avec les paroles de ses habitants, les cris, les pleurs d’enfants, les pépiements, les moteurs et les meuglements.

Virginie Gardin ouvre une fenêtre sur la complexité du monde agricole: un geste documentaire essentiel à notre époque de crise écologique aigüe.

Muriel Alliot et Chedia Le Roij

 


 

Virginie Gardin │ Une ferme, une famille, un micro

 Pendant 5 ans, elle a recueilli la parole des membres de sa famille, agriculteurs de génération en génération, eux qui pensaient n’avoir rien d’intéressant à dire. En est sorti un documentaire sonore à la fois délicat et franc, «Les Onches».

 

Elle a grandi depuis ses deux ans dans une ferme. La ferme de ses parents. Qui était avant celle de ses grands-parents. «La ferme, c’est un milieu particulier. Quand tu nais ou grandis dans une ferme, tu es différent. On était ‘les fermiers’ ou ‘les enfants du Plateau’. Avec un sentiment partagé entre la honte et la fierté.» Les enfants font partie de la main-d’œuvre et travaillent beaucoup. Elle trop. Ses parents décident de la mettre à l’internat, à Dinant, pour ses secondaires. Elle ne comprend pas. Se sent punie. Mais c’est là qu’elle forgera son surnom, VigA, que tous ses proches utilisent. Et c’est là aussi – surtout ? – qu’elle découvrira «le français parlé» : «Ce n’était pas du théâtre, ni un cours de français mais un entre-deux où il s’agissait d’être expressif. Ça a bougé quelque chose en moi», raconte-t-elle. Accrochée, elle décrochera le 2ème prix du Concours de parole de la Province de Namur.

 

Un goût pour la diversité

Pour ses études, elle hésite entre le théâtre et le journalisme. Il y a plus de 300 personnes sur la liste d’attente d’entrée à l’Ihecs, l’Institut des Hautes Études des Communications Sociales. Alors elle prend ça comme un signe et s’inscrit à l’Insas, l’Institut national supérieur des arts du spectacle, en mise en scène. «Les cours sont variés, on a de l’histoire du théâtre, du cinéma, des cours de jeu, de la radio, de l’écriture, etc. Ça a vraiment été important pour moi de passer par là, de toucher à tout ça.» Elle quitte l’Insas et part apprendre le jeu au Conservatoire de Liège où elle obtient aussi son agrégation.

Elle arrive alors dans le théâtre jeune public en reprenant un rôle dans «Tête à claques» des Ateliers de la Colline. Pendant quelques années, elle va beaucoup tourner avec ce spectacle, ainsi qu’avec «La Maroxelloise», un spectacle familial de la Compagnie des Nouveaux Disparus. Elle donne cours. Elle devient mère en 2011. Et en 2014, elle crée avec des membres de la compagnie Boite à clous, «Mange tes ronces», un succès jeune public de théâtre d’ombres, qui tourne pendant dix ans, mais qu’elle quitte en 2020 et l’apparition du Covid.

 

Un tournant

Une période qu’elle ne vit, personnellement, pas mal du tout. Elle y développe son personnage de burlesque masqué, Nadine. Elle crée sa propre compagnie, Chez Nadine. Et découvre l’Atelier de création sonore radiophonique, l’acsr. «J’avais depuis longtemps l’idée d’un sujet sur la ferme. J’avais essayé de lui donner forme par le biais du théâtre. J’avais fait des recherches, des tentatives, des impros, de l’écriture. Mais ça n’allait pas. Filmer n’aurait pas été une mauvaise idée, mais jamais ma famille n’aurait accepté. Par contre, les membres de ma famille ont une grande affinité avec la radio qui était partout jusque dans le tracteur.» Elle monte un dossier, postule et obtient un soutien du Fonds d’aide à la création radiophonique (FACR). «Je voulais recréer de la parole. Remettre un peu le nez dans la réalité que vivent les agriculteurs. C’est une vie très difficile, instable. Une passion dévorante.»

Virginie Gardin habitue petit à petit sa famille à la présence du micro. Cela prend beaucoup de temps. C’est elle qui fait toutes les prises de son car elle sait qu’en présence d’une tierce personne sa famille n’aurait pas parlé librement. Elle commence par interviewer son oncle, sa tante, ses cousines et cousins. Puis resserre le cercle. «Je suis partie avec mon père pour trois jours de voyage en voiture. Je ne savais pas par où commencer, quoi lui dire. Et puis, au matin du tout dernier jour, on a une discussion géniale. Je me dis ‘wouah !’ et je me rends compte que mon enregistreur n’était pas allumé… J’étais déçue sur le moment, mais ce moment est resté, il a imprégné la suite du travail et puis la barrière du micro était enfin tombée !». Avec sa mère aussi, le micro finit par être oublié et «elle parle sans filtre». «La personne la plus difficile à faire parler a été mon frère. C’est lui qui a repris la ferme, récemment. C’est seulement après quatre ans de travail et de patience que je suis parvenue à recueillir sa parole.»

 

Un accueil chaleureux

Naît, en 2025, le documentaire sonore «Les Onches» sous-titré «Une saga agricole» qui raconte l’histoire de la reprise d’une exploitation agricole familiale avec tous les aléas et les problématiques de ce métier, notamment celle de ne pas être propriétaire de son bien. «Dans leurs témoignages, dans la façon dont ils se livrent – alors qu’ils estimaient qu’ils n’avaient rien à dire –, il y a de la pudeur et une certaine élégance malgré toutes les difficultés qu’ils ont endurées.» La première écoute publique se fait au Centre culturel d’Hastière où beaucoup des habitants de la région et des autres fermes sont là. L’accueil est chaleureux. Enthousiaste. Virginie Gardin voit tous ces gens se parler. C’est une récompense en soi. Quand elle reçoit l’appel lui annonçant que «Les Onches» reçoit le prix LaScam de la création sonore, elle croit tout d’abord à un canular. «C’était complètement inattendu. Mais c’est hyper valorisant. Et touchant. Ça m’a fait l’effet d’un baume, je me suis dit ‘purée ce travail de 5 ans a touché’. Ça fait du bien au travail qui a été fait, et ça donne envie du travail à venir.» Car elle est loin d’avoir fait le tour du sujet. Et aimerait faire encore d’autres volets sur Les Onches. Indépendants les uns des autres, mais qui formeraient au final une fresque.

 

Entretien mené par Cécile Berthaud

 

Pour aller plus loin

Chaque mois, LaScam vous invite à découvrir une nouvelle illustration signée par l’un·e de ses membres pour vous accompagner en beauté tout au long de l’année : douze créations, douze histoires et douze personnalités à rencontrer. Nous remercions chaleureusement Sacha Goerg qui embellit notre mois de juillet ! Avec cette illustration au bord d’un lac, il nous entraîne dans un paysage postapocalyptique paisible et intrigant, où malgré les traces d’un effondrement la végétation reprend peu à peu sa place.

 

Trois questions à Sacha Goerg

Que représente votre illustration ?

Un bord de lac, une zone inondée, sans doute après un effondrement, c’est un paysage postapo qui laisse entrevoir un peu de végétation.

Pourquoi avoir choisi d’illustrer le mois de juillet ?

Le mois attribué était un des seuls choix qui restait, mais ça me va ! Juin est le mois du solstice d’été, un moment luminueux que j’affectionne.

Que peut-on vous souhaiter de mieux pour cette nouvelle année ?

De pouvoir avoir le temps de dessiner de la bande dessinée !

Sacha Goerg

Sacha Goerg a publié des albums de bande dessinée chez plusieurs éditeurs. Son dernier livre, l’Archipel est paru chez Gallimard. Il est également co-fondateur de la maison d’édition bruxelloise L’employé du moi où il est également publié. Enfin, il enseigne la bande dessinée à l’ESA Saint-Luc Bruxelles et participe à l’association Abdil, une fédération professionnelle qui représente les auteurs et autrices d’illustration et de bande dessinée en Belgique.

Pour encore plus de beauté…

Rendez-vous sur le compte Instagram de l’auteur ou sur son site internet.

Le calendrier 2026 des auteurs et des autrices

Chaque année notre calendrier met en lumière 12 auteurs et autrices membres de la Scam. Auteurs et autrices, vous avez dû recevoir une version papier de notre calendrier. Si ce n’est pas le cas, écrivez-nous à l’adresse communication@scam.be et nous vous en enverrons un exemplaire avec plaisir

Le Prix Émergences récompense des œuvres numériques linéaires de non fiction, innovantes et réalisées dans le cadre d’une année diplômante.

Dotation : 3 000€

Un prix de la Scam, en partenariat avec Le CentQuatre-Paris, EDIS – Le Grenier à sel, la MAC de Créteil et avec le soutien logistique de l’ANdÉA.

« Buda est une promesse, loin des clichés : celle d’un cinéma éthique et respectueux, qu’on se réjouit de suivre dès aujourd’hui. » : quelques mots pour se plonger dans l’univers de Raphaël Kaddour qui reçoit le Prix de LaScam du documentaire audiovisuel pour Buda. Découvrez à cette occasion l’éloge écrit en son honneur par le Comité ainsi qu’un entretien passionnant avec lui.

L’éloge du Comité

Buda, film de fin d’études de Raphaël Kaddour (IAD), met en lumière des éboueurs et leur métier peu reconnu mais essentiel, et pose d’emblée son enjeu : le face-à-face quotidien entre travailleurs et usagers, dicté par des consignes imposées de l’extérieur, dont l’absurdité retombe sur celles et ceux qui sont en première ligne. Sans commentaire ni voix off, il laisse les scènes coexister, l’une à côté de l’autre, et fait cohabiter les points de vue : employés comme clients, tous pris dans une mécanique qui use.

Dans la démarche de Raphaël, on sent surtout une confiance rare : l’équipe est là, intégrée au lieu, sans forcer, et cette présence laisse circuler une parole libre, drôle parfois, rude souvent. Raphaël Kaddour filme l’usure, la tension ordinaire, la lassitude de « recevoir » les déchets et l’humeur des gens, mais aussi les gestes d’entraide, l’intelligence pratique, le collectif qui tient. Le Recypark devient un petit théâtre urbain où se jouent le rapport au travail, à l’autorité, au déchet et à la dignité. Et c’est là sa force : faire naître une pensée sans surplomb, à partir du concret, du moindre geste.

Le court métrage Buda est une promesse, loin des clichés : celle d’un cinéma éthique et respectueux, qu’on se réjouit de suivre dès aujourd’hui. En choisissant de le distinguer, nous, les auteurices de LaScam, affirmons l’une des missions : accompagner les jeunes auteurices dès le début de leur parcours.

Pauline Beugnies, Coline Grando, Jasna Krajinovic, Alexe Poukine et Mathieu Volpe

 


 

Prix LaScam du documentaire audiovisuel

Buda de Raphaël Kaddour

Buda, c’est le nom du parc à conteneurs (Recypark) situé près du pont de Buda à Neder-Over-Hembeek. Dans son court-métrage documentaire du même nom, Raphaël Kaddour scrute et raconte le quotidien des gens qui y travaillent. Entre moments de tension, d’ennui ou d’émotion, Buda est une chronique bruxelloise douce-amère, drolatique et très humaine.

 

Premier souvenir de cinéma : Spider-Man de Sam Raimi (2002)

Chaque fois que je le dis je fais rire l’assemblée, mais honnêtement c’est le premier film qui m’a marqué, et je le dois à ma mère. Je devais avoir 4 ou 5 ans, et j’ai été touché par l’histoire de ce gars banal qui va vivre un événement qui fait de lui quelqu’un d’extraordinaire. En tant que jeune garçon on peut facilement se projeter là-dedans. C’est ce mélange qui m’a séduit : une histoire intime, mais avec des enjeux fantastiques.

 

Premiers films préférés

À l’adolescence j’ai migré vers le thriller et le polar. Un de mes préférés est Memories of Murder de Bong Joon-ho, que je revois souvent. Ce film m’a fait tomber amoureux du cinéma coréen, où il y a là aussi ce mélange entre sérieux, drame et humour. Je peux citer également Rough Cut de Jang Hoon, Old Boy de Park Chan-wook, ou des films américains comme Uncut Gems des frères Safdie… Tout cet univers de thrillers m’a bercé durant l’adolescence.

 

Première envie de (travailler dans le) cinéma  

Je dirais que la naissance de mon envie de faire du cinéma est née d’une petite frustration : j’aimais écrire des nouvelles, et j’avais en tête la musique des images. Or lorsque je faisais lire mes écrits à mes amis ou mes professeurs, ils n’arrivaient pas à connecter au récit. J’étais frustré de ne pas totalement réussir à leur communiquer mon imaginaire. Je crois qu’en grandissant, c’est ce qui m’a mené vers le cinéma. C’était une façon de raconter une histoire avec des images et du son, sans passer uniquement par les mots. C’est comme ça que, lorsque j’ai fini mes secondaires, j’ai tenté l’IAD.

 

Premier film

Dans le cadre de mes études, j’ai réalisé un court-métrage sur une relation père-fils un peu toxique, dans lequel le fils apprend le métier de son père, qui est tueur à gages. Il y avait un aspect psychologique, et plein d’influences du cinéma de ce genre – c’est un remake d’Assassins de Matthieu Kassovitz, où j’ai fait de cette relation de mentorat une relation père-fils. C’est une dynamique que j’ai envie d’explorer dans mes prochains projets de fiction.

BANDE-ANNONCE : BUDA

https://www.youtube.com/watch?v=3veDf0dIj2Y

 

Buda : première idée

Mon père travaille dans un Recypark, et il m’a beaucoup nourri avec les histoires qu’il racontait après le boulot. Ce qui m’a animé, c’était voir et comprendre ce qu’il vivait à travers d’autres ouvriers. Cependant, ma relation au film a beaucoup évolué. Au début, on se dit qu’on va montrer des travailleurs qui en prennent plein la tronche. Du coup on a envie de respecter leur parole, et d’être le plus authentiques possible. Au montage, on avait l’impression de réaliser un film extrêmement noir et dépressif. On a même retiré des scènes pour éviter que ce soit trop plombant. Mais l’accueil du public a complètement changé la dynamique du film. On s’est rendu compte que ces portraits et ces situations créent le rire, ou en tout cas une sympathie. C’est une expérience puissante, en tant que réalisateur, de redécouvrir sans cesse son film avec le public. Bien sûr, on a des appréhensions, mais on est contents de voir que Buda fait du bien aux gens, et peut faire évoluer la conscience collective sur les Recyparks et les gens qui y travaillent.

 

Un mot clé : s’adapter

Réaliser ce film m’a appris à m’adapter. Surtout en documentaire, où on a une vision et des intentions au départ, mais parfois on filme ce qu’on a envie de filmer, parfois pas, parfois ce qu’on ne pensait pas filmer… Il y a toujours un peu de découverte. Pareil au montage, où on doit créer une dramaturgie avec tout ça, tout en gardant une éthique documentaire… C’est pas mal de défis ! Et Buda m’a fait progresser. S’adapter, c’est vraiment le mot qui m’a accompagné durant tout le processus de création.

 

Première sélection en festival : FIFF de Namur

La toute première projection, c’était à l’IAD, et toute la salle avait ri. Je me suis dit, le FIFF c’est un autre public, plus habitué. Et en fait il, y a eu la même réaction ! C’est touchant, et ça crée des discussions aussi, ça devient un carrefour d’expériences, de souvenirs… La chose la plus belle que j’ai pu entendre, c’est quand les gens reconnaissent qu’ils pourraient être plus sympathiques avec les gens qui travaillent là-bas. Donc j’étais ravi de cet accueil au FIFF.

 

Premier prix : Festival du court-métrage de Clermont-Ferrand

J’ai appris après avoir été sélectionné que c’est un des plus gros festivals de court-métrage ! Donc forcément, se retrouver sur place, c’était magique. Voir autant de cinéastes, de films de qualité, être présents avec notre petit film étudiant dans les grandes salles de Clermont… Parfois on s’infiltrait dans les séances pour voir comment les gens réagissaient. C’était beaucoup de moments magiques. Mais clairement l’apothéose, c’était monter sur scène pour recevoir le Prix du Meilleur film européen. C’était vraiment un honneur. On était très heureux, et en même temps impressionnés. C’est un sacré coup de boost, et aussi une responsabilité. Donc plusieurs émotions partagées, mais que du bonheur ! Le prix a ouvert la voie à d’autres festivals, donc on est sur un petit nuage. Prochaine étape : IndieLisboa à Lisbonne !

 

LaScam

Quand je pense à LaScam, je revois ce moment au Fipadoc de Biarritz, avec des gens extrêmement sympathiques et accessibles. Ils et elles m’ont fait comprendre que j’étais libre d’échanger avec eux, et en tant qu’auteur c’est tout ce que je demande : être accompagné. Par ailleurs, Buda a été soutenu par la Bourse de la Scam en 2025, qui a servi à la post production. Donc je suis très reconnaissant du soutien de LaScam, qui a cru au projet dès le début.

 

Dernier coup de cœur : L’Acier a coulé dans nos veines

L’autre soir à la télévision, j’ai vu le documentaire L’Acier a coulé dans nos veines de Thierry Michel. Bien que je sois moins fan du côté film d’archives commenté généralement, ici le montage est très fort, ça s’enchaîne extrêmement bien. On comprend très vite l’histoire des usines, et le point de vue du travailleur. J’ai passé un très bon moment, je suis content de l’avoir vu.

Propos recueillis par Elli Mastorou

Pour aller plus loin

« Saluons cette œuvre rare : un cinéma qui prend soin du cadre autant que des êtres, et qui, par cette retenue même, ouvre un espace de dignité. » quelques mots pour se plonger dans l’univers d’Ève Duchemin qui reçoit le Prix de LaScam du parcours audiovisuel pour l’ensemble de son œuvre. Découvrez à cette occasion l’éloge écrit en son honneur par le Comité ainsi qu’un entretien passionnant avec elle.

L’éloge du Comité

Nous avons choisi de célébrer le parcours d’Ève Duchemin, une réalisatrice dont l’œuvre nous accompagne, nous inspire et nous émerveille depuis des années. Il y a, dans son cinéma, une question d’éthique avant d’être une question de mise en scène : celle de l’engagement auprès de l’autre, qui vous laisse entrer dans sa vie. Quand quelqu’un vous confie son histoire, son image, il ne s’agit plus seulement de filmer, mais de se tenir avec justesse, sur un seuil : ni trop près pour ne pas envahir, ni trop loin pour ne pas abandonner.

Caméra au poing, Ève fait corps avec ses protagonistes et crée une ouverture insoupçonnée dans leurs vies, mais aussi dans la nôtre : entre elleux et nous, une rencontre. Des visages, des corps, des voix entrent dans nos mémoires et nous habitent. Le temps du film, les protagonistes se transforment, reprennent conscience de soi, de leur force, de leur identité, et nous transforment à leur tour, en déplaçant notre regard.

De film en film – Avant que les murs tombent, Sac de nœuds, L’Âge adulte, En bataille, Temps mort, Petit rempart – du documentaire à la fiction, Ève observe les institutions et leurs règles depuis ce point d’entrée intime, là où une vie se négocie à chaque porte, à chaque regard. Nous, membres du Comité belge de LaScam, saluons cette œuvre rare : un cinéma qui prend soin du cadre autant que des êtres, et qui, par cette retenue même, ouvre un espace de dignité.

Pauline Beugnies, Coline Grando, Jasna Krajinovic, Alexe Poukine et Mathieu Volpe

 


 

Prix LaScam du parcours audiovisuel : Eve Duchemin

 Née en France et formée en image à l’INSAS, Eve Duchemin est connue pour ses documentaires multi primés (Avant que les murs tombent, L’âge adulte, En bataille,) et sa fiction Temps Mort, récit de trois prisonniers en permission. Son dernier film Petit Rempart tisse le portrait de Mariem, une femme parmi celles qui échouent au Centre d’accueil d’urgence de la rue du Petit rempart, géré par le Samusocial de Bruxelles. Un portrait puissant, immersif, délicat et plein d’humanité – à l’image du cinéma de Duchemin, nourri des visages et des récits de personnes considérées « à la marge » qu’elle remet au centre.

Premier souvenir de cinéma

Petite, je ne sais plus. C’est toujours difficile de mettre les choses dans l’ordre. Mais je sais qu’adolescente, j’ai eu deux chocs esthétiques : devant Gummo de Harmony Korine, et Une femme sous influence de John Cassavetes. J’ai un frère handicapé mental léger, et toute mon enfance, c’était à moitié du rire, et à moitié des moments d’effroi inexplicable. Alors quand j’ai vu Gummo, je me suis dit mais c’est génial qu’il en fasse un film. Pour Une femme sous influence, ma mère m’emmenait voir des films de Cassavetes et j’avais du mal à les comprendre, mais la rébellion de cette femme m’a beaucoup parlé. Je voyais cette actrice jouer la démesure de la perte, et je trouvais l’image hyper belle.

Premier fim (docu) : Ghislain et Liliane, couple avec pigeons. 

En arrivant en Belgique, j’ai suivi des potes qui vivaient en Wallonie. On devait réaliser des exercices de radio, alors je suis allée prendre du son, et j’ai interviewé pas mal de mineurs. C’est comme ça que j’ai découvert la colombophilie. C’était une sorte de cerise sur le gâteau de cette poésie de la mine, de la noirceur et de la dureté du travail. Savoir que ces mecs allaient sous terre en pensant à leurs pigeons, ça me rendait dingue. J’ai commencé à traîner dans des bars colombophiles – je viens d’un restaurant familial parisien, donc j’ai toujours vécu dans les bistrots. Je me suis fait des amis, dont ce couple, Ghislain et Liliane. Comme il restait du budget j’ai postulé à l’Atelier de Réalisation qui ouvrait la commission aux techniciens. Et mon projet, quoique foutraque, intuitif, moi qui n’avais jamais écrit de dossier, fut choisi. C’était lors d’un été caniculaire, où Ghislain mourait, donc je n’ai pas pu le filmer en train de faire voler ses pigeons. Mais ne pas filmer ce que j’avais prévu m’a forcée à inventer une espèce de poésie avec le réel, et avec eux, qui ne bougeaient plus. Dès ce premier film, je n’ai jamais lâché cette caméra – qui regarde, qui parle, qui indique au spectateur d’où on regarde. Plus on traverse des années de fake news et d’IA, plus c’est important d’avoir une éthique du regard. Et aussi de la douceur, du lien. Une espèce de dignité. On fait un film ensemble, tu n’es pas un sujet d’étude.

Premier festival : Les Etats Généraux du Film Documentaire, Lussas

Ghislain et Liliane a été sélectionné à Lussas. J’étais encore très timide, incapable de parler. Aller à Lussas a sûrement changé le cours de ma vie. Ce film était un accident, un adieu à ce vieil homme que j’aimais. Les gens de Lussas me disaient que c’était un film. Me parlaient d’un « geste de cinéma », me demandaient quels étaient mes projets futurs. Alors j’ai recommencé. Si je n’étais pas allée a Lussas cet été-là, peut être serais-je devenue, comme il était prévu après mes études, assistante caméra ou électro. Peut-être ne serais-je jamais devenue cinéaste. Je n’aurais jamais osé.

BANDE-ANNONCE : TEMPS MORT https://www.youtube.com/watch?v=Ro_OYzGDbIo

Premier film (de fiction) : Temps Mort

Avec Temps Mort, j’ai découvert qu’on dirige les acteurs comme on filme des personnages en documentaire. Avec Karim Leklou, l’entente était dingue. Bon, c’est un Stradivarius, mais on était extrêmement précis, même de loin. C’était étonnant de découvrir qu’on sait faire un truc qu’on ne savait pas qu’on savait faire. J’ai adoré cette première expérience de fiction, même si j’ai détesté la finalité des festivals de fiction, que je trouve moins intéressants que les festivals documentaires. Il y a une espèce de plafond de verre. Et puis pour faire un plan de 3 mecs dans une bagnole, faut bloquer l’autoroute… Je trouve qu’il y a une démesure dans la fiction, alors que le documentaire ne demande la permission à personne. C’est une liberté que j’ai depuis 20 ans, et en fiction, ça m’a un peu empesée.

BANDE-ANNONCE : PETIT REMPART

https://www.youtube.com/watch?v=DWIbBKjyG7E

Dernier film : Petit Rempart

Ça m’a fait un bien fou de repartir seule avec une caméra. Je voulais faire un film sur la précarité des femmes, surtout après le Covid. Mais au début du tournage, je me disais « j’espère que je ne me plante pas en donnant la parole à une femme qui n’est pas représentative de la majorité des femmes du Samu Social ». Et puis, plus je filmais, plus je réalisais que le réel sujet était la violence. Faite aux femmes. La violence conjugale notamment. Et que la puissance du documentaire se trouvait là.  Alors filmer Mariem devenait une évidence. Si Mariem tombait, je pouvais tomber. Toutes mes copines pouvaient tomber. La violence est dans toutes les strates de la société, et précarise inévitablement les femmes. C’était vertigineux de comprendre ça. C’est bien quand les films nous racontent des choses qu’on n’avait pas prévues. C’est tout l’intérêt du docu.

Prochain film : Les Titans

C’est un film sur mon frère. C’est un vrai défi. C’est le côté personnel aussi. Je dois déconstruire ma propre honte du regard que j’ai eu sur mon frère ! Quelqu’un qui, même s’il n’a pas tout reçu à la naissance, s’est battu, aime sa femme et sa fille plus que tout, et au final réussit quelque chose que moi-même j’ai pas réussi à faire : avoir une vie stable et posée (rire). Mais je pense que, quoique cette démarche soit un peu différente, plus intime aussi, je réalise que je fais toujours le même film. Depuis toujours. C’est d’ailleurs la seule chose qui me rassure dans ce projet gargantuesque. Ce qui m’intéresse surtout, c’est la même chose que dans tous mes films : engager une déconstruction du regard sur des gens qu’on met vite à la marge, alors qu’ils ont des vérités à nous dire. Que le plus beau de la vie, c’est l’accident. L’accident à la naissance, l’accident de parcours. Que cette manière qu’ont ces gens de tenter de se relever, de s’élever, nous donne les plus belles leçons de savoir-vivre qui soit. Et que peut-être, le fait de poser la caméra sur eux, et qu’ils en soient secoués, qu’ils traversent cette drôle de sensation que ce qu’ils sont et ce qu’ils ont à dire vaut la peine, c’est peut-être la sensation la plus dingue au monde pour moi. Je suis prête à déplacer des montagnes et piller les commissions pour que ces gens-là s’expriment, et soient vus.

Propos recueillis par Elli Mastorou

Pour aller plus loin

L’Assemblée générale de LaScam s’est clôturée ce jeudi 11 juin avec l’élection pour le renouvellement d’une partie du Comité belge. 3 auteurs et autrices ont été élu·es pour un mandat de 4 ans. Découvrez la composition du Comité qui vous représentera pour la saison 2026-2027 !

Trois nouveaux et nouvelles membres ont rejoint le Comité pour un mandat de 4 ans

Thilde Barboni — répertoire de l’écrit (texte et image)

Traductrice et psychologue clinicienne de formation, Thilde Barboni a enseigné la traduction, l’interprétation, la psychologie, en tant que Professeur au sein de la Faculté de Traduction et d’interprétation de l’Université de Mons (de 1985 à 2022).
Elle est l’auteure de nombreuses nouvelles publiées dans diverses revues et journaux, d’une dizaine de romans publiés en Belgique (Le Cri, Luce Wilquin), en France (Calmann-Lévy) et en Suisse (Favre), dont certains ont été traduits en allemand et en coréen.
Elle a signé des pièces de théâtre mises en scène au Théâtre royal du Parc de Bruxelles (Imprévus dans un musée, saison 2003 ; Maison de vacances, saison 2008), des feuilletons radiophoniques (Victor Hugo, voyageur amoureux ; Simenon, une vie ne suffit pas, diffusés sur la RTBF et Radio Canada).
Scénariste de romans graphiques, elle a signé une dizaine de bandes dessinées pour les éditions Dupuis traduits en de nombreuses langues (espagnol, italien allemand, anglais, japonais, polonais, etc.)
Membre à plusieurs reprises de jurys : Prix Première-RTBF du premier roman 2010, 2011, 2013 ; Membre du jury de la Ligue d’improvisation belge 2015 ; Prix Victor Rossel, prix SCAM de l’innovation en bande dessinée 2019 ; Membre du jury du Prix Nemo de la BD 2026.

Clara Beaudoux — répertoire audiovisuel

Après une formation en journalisme (Cuej, Strasbourg, 2007), elle travaille plusieurs années dans les stations locales de Radio France puis au site Internet de France Info. En parallèle elle expérimente de nouveaux formats pour le web : Je ne suis plus la même ou comment le cancer du sein m’a changée (webdocumentaire pour Le Monde, 2010), Mon veau s’appelle Hashtag (long format pour France Info, 2014), Chroniclip (Arte Creative), etc.
En 2015 elle se forme à la réalisation documentaire aux Ateliers Varan à Paris. La même année, elle lance le Madeleine project à partir d’objets retrouvés dans la cave de son appartement parisien : un projet transmédia en 5 saisons sur Twitter, deux livres (l’un d’eux traduit aux USA) et une exposition itinérante qui se poursuit encore dix ans plus tard.
Elle réalise des courts métrages, des créations sonores, des vidéoclips musicaux : Sur le fil d’Ariane (Gsara, Bruxelles, 2022, Sélection Festival Punto de Vista Espagne), Une place au soleil (Bruxelles, 2020, Sélection Festival Premiers Plans Angers), Les mots d’Isidore III (France Culture, 2019), Il était une poire (Prix FranceTV “Filme ton quartier” 2018).
En 2025 elle sort son premier long format documentaire Beau comme un tracteur (Arte France et Squawk, 49’) qui obtient le prix du Jury Jeune au Brussels Art Film Festival 2025 ainsi que le prix du Jury Jeune au festival A travers champs 2026.
https://www.clarabeaudoux.net/

Luc Jabon — répertoire audiovisuel

Né à Bruxelles, Luc Jabon écrit des scénarios et réalise des films depuis plus de 40 ans.
Il a co-scénarisé de nombreux films belges, dont Le Maître de musique de Gérard Corbiau, Babylone de Manu Bonmariage, le Voyage d’hiver et Marie de Marian Handwerker, la Cantate de Tango de Diego Martinez Vignatti.
Il a également co-scénarisé des téléfilms, dont Une sirène dans la nuit de Luc Boland, La Colère du Diable de Chris van der Stappen, Avec le Temps de Marian Handwerker et Des Roses en Hiver de Lorenzo Gabriele.
Il a réalisé un long-métrage de fiction, Les Survivants.
Tout en co-scénarisant de multiples documentaires, il a réalisé :

  • De clou à clou, court-métrage d’art sur la Biennale de Venise
  • Le diable dans la philosophie, fiction documentée, Sélectionnée au Festival de Montréal 1990 et à Filmer à tout prix 1991
  • Trio Bravo ! documentaire musical sur le groupe Trio Bravo
  • La vie d’un lecteur au temps de la fin du livre, sélectionné au Fipatel (marché sélectif du FIPA, à Biarritz), en sélection officielle à la Documenta de Madrid 2005, sélectionné hors-compétition au Festival international du Film Francophone à Namur, et au MEDIMED 2005
  • L’Age de Raison, le cinéma des frères Dardenne, co-réalisé avec Alain Marcoen,
  • Au-delà des mots, le cinéma de Joachim Lafosse, sélectionné au Festival International du Film sur l’art à Montréal en 2018
  • Bruxelles-Brussel, une traversée urbaine
  • Mirano 80, l’espace d’un rêve, co-réalisé avec Thomas Purcaro Decaro
  • Pourquoi encore penser (à l’heure de l’intelligence artificielle) ? sélectionné au Festival Ciné Citoyen des 2 Morin, au Festival Traces de Vies, au Printemps Numérique à Bruxelles et à Montréal, au Mois du Doc et prochainement à Rennes, au Théâtre national de Bretagne
  • Picha, envers et contre tout, sélectionné au Festival ANIMA (2025), au Festival Offscreen et à la cinémathèque québécoise à Montréal

Il est en écriture d’un nouveau projet : Comment encore ralentir quand tout s’accélère ?
Longtemps professeur de scénario à l’IAD (Institut des Arts de Diffusion), il a publié aux Editions du Nouveau Monde Scénario et Réalisation, modes d’emploi ? écrit en collaboration avec Frédéric Sojcher.
Engagé dans l’associatif pour la défense des intérêts des autrices et des auteurs, il a présidé la fédération Pro Spere dont il fait toujours partie et qui réunit l’ensemble des fédérations professionnelles de l’audiovisuel.
Il a été membre du Comité belge de la SACD.

Le Comité belge de LaScam en 2026-2027

Présidé par Pascaline David (littérature), le Comité est composé de :

  • Muriel Alliot, sonore
  • Thilde Barboni, écrit
  • Clara Beaudoux, audiovisuel
  • Sylvia Botella, formes émergentes
  • Pascaline David, littérature
  • Coline Grando, audiovisuel
  • Ihsane Haouach, littérature
  • Luc Jabon, audiovisuel
  • Jasna Krajinovic, audiovisuel
  • Marie Lemeland, littérature
  • Chedia Le Roij, sonore
  • Myriam Leroy, littérature
  • Alexe Poukine, audiovisuel
  • Mathieu Volpe, audiovisuel

Les membres sortants

Un immense merci à Fabienne Blanchut qui quitte le Comité à l’issue de son mandat, ainsi que Pauline Beugnies et Alexe Poukine (ayant démissionné). Merci pour la richesse des discussions, la qualité de nos échanges, pour votre engagement sans faille et votre militantisme à la fois enthousiaste et déterminé. Merci aussi pour vos contributions toujours pertinentes, votre regard attentif et bienveillant sur les nombreux dossiers traités…

Pour aller plus loin

Pour tout savoir sur le Comité et ses missions, c’est par ici :

« Derrière les motifs du wax se dessine une vérité simple : rien n’est jamais seulement esthétique. Tout est politique » : quelques mots pour se plonger dans l’univers de Justine Sow qui reçoit le Prix de LaScam de la BD pour Wax Paradoxe. Découvrez à cette occasion l’éloge écrit en son honneur par le Comité ainsi qu’un entretien passionnant avec elle.

L’éloge du Comité

On ne sait pas très bien, en lisant cet ouvrage, s’il s’agit d’une ode à la transmission ou à la pluralité des identités. Peut-être les deux. À travers cette bande dessinée, Justine Sow nous entraîne dans l’histoire sinueuse du wax et dans les fils entremêlés reliant l’Europe et l’Afrique, l’ancien colonisateur et l’ancien colonisé.

Au fil de sa recherche, l’héroïne remonte la trace de ce textile devenu emblème africain, dont les versions les plus prestigieuses sont pourtant fabriquées aux Pays-Bas à partir d’imitations industrielles du batik indonésien. Derrière les motifs et les couleurs se déploie une histoire dense, faite de circulations commerciales, d’héritages coloniaux et d’appropriations culturelles. Le wax apparaît alors comme bien plus qu’un tissu : un objet politique, économique et social.

Mais ce récit est aussi profondément intime. Tiraillée entre deux cultures, l’héroïne explore ce sentiment diffus d’être parfois regardée comme un objet plutôt que comme un sujet, y compris parmi ses proches. Jusqu’au moment où elle choisit de disparaître pour mieux se retrouver, d’effacer les regards extérieurs pour s’habiller de ce qu’elle est.

Faut-il voir dans le wax une forme de dépossession culturelle ou, au contraire, la célébration d’un monde métissé où les identités circulent et se transforment ? Justine Sow ne tranche pas. Elle invite plutôt les lecteurs et lectrices à interroger ce morceau de tissu devenu le miroir de nos histoires mêlées.

Car derrière les motifs du wax se dessine une vérité simple : rien n’est jamais seulement esthétique. Tout est politique.

Ihsane Haouach

 


 

Justine Sow : caméléon, mais pas trop

Née à Bruxelles d’une mère belge et d’un père peul d’origine guinéenne, Justine Sow a un parcours atypique. Formée non seulement en journalisme à l’ULB mais aussi en communication des entreprises à l’IHECS et en migration, diversité ethnique et relations interculturelles à l’ULB/ULg, déjà depuis 2008 en exercice (actuellement chez RTL-TVI), elle s’est ressaisie à l’âge adulte du dessin, ce terrain de jeux déjà exploré durant une enfance où créativité et curiosité étaient encouragées par sa famille.

Malgré la solide habitude de se documenter et d’écrire, celle qui a le souci du travail bien fait a souhaité retourner sur les bancs d’école à Saint-Luc (Bruxelles) sans prendre l’art de la bande-dessinée pour inné, afin de saisir pleinement ce qu’implique d’associer avec sensibilité texte et images. C’est son enseignante Loo Hui Phang (scénariste et autrice) qui, alors même que l’apprentie bédéiste n’a pas encore terminé son master, la met en contact avec Bayard Graphic’ et le Musée de l’Homme (Paris), à la recherche d’un e auteur rice pour donner un éclairage plus incarné qu’un catalogue sur l’exposition Wax. Mais ce coup de pouce de départ n’aurait rien pu donner sans être doublé d’un plan de travail ancré et régulier et d’un entourage en mesure de l’épauler face à une telle opportunité. Alors jeune maman, Justine Sow passe pendant des semaines ses soirées et des morceaux de nuit dans un bureau de coworking (une opportunité permise par un ami), pour être dans les temps d’un calendrier de publication serré. Au sortir de cette période de montagnes russes, c’est une bande-dessinée d’apprentissage nuancée qui sort de presse et lui permet d’être aujourd’hui récipiendaire du prix LaScam Belgique Texte et Image.

Ta première bande-dessinée, Wax Paradoxe, débute sur une vignette représentant un caméléon. En quoi est-ce que ça dit aussi quelque chose de ta propre faculté d’adaptation ?

Justine Sow : J’ai eu l’idée de cette image en entendant une jeune réalisatrice bruxelloise – je ne me souviens malheureusement pas de son nom – dont la mère est norvégienne et le père est maghrébin. Elle expliquait que lorsqu’elle demandait des subsides, elle gommait le plus possible cet héritage paternel, par peur d’être associée à certaines images, certains clichés. Que sa double identité impliquait parfois qu’elle se fasse caméléon. Et je trouvais ça fort comme image parce que souvent, pour éviter qu’on nous assigne à une identité ou qu’on nous colle une étiquette (qui entrerait en tension avec la façon dont on se sent réellement), on doit lisser nos aspérités. C’est une stratégie pour avoir la paix mais qui n’est pas toujours payante à long terme, parce que c’est aussi voir s’évaporer des pans de soi, parfois les plus précieux.

Tu choisis le point de vue d’une narratrice étudiante en design textile qui a tout à apprendre du wax, pourquoi ?

Justine Sow : Comme mon personnage, j’avais tout à apprendre de l’histoire du wax. Mon père est originaire de Guinée, où on valorise plutôt le lépi, un tissu traditionnel. Ma grand-mère m’avait un jour offert un wax mais qui, si je l’ai conservé, est longtemps resté dans un placard. C’est en imaginant le croisement narratif entre le wax et l’identité métisse que j’ai trouvé davantage d’échos personnels dans cette histoire. Je voulais que Sophia ait une occasion de reconnexion avec sa singularité et ça m’a permis d’aborder, à hauteur de personnage, des sujets comme les micro-agressions ou la fétichisation.

Néophyte, tu l’étais toi aussi dans ce second métier – est-ce que ça signifiait des responsabilités que tu n’anticipais pas nécessairement ?

Justine Sow : Le plus grand apprentissage a été de mesurer la responsabilité qu’implique le fait de s’exprimer publiquement, et ce, devant un public parfois varié (adulte, mais aussi lycéen, par exemple). Il a fallu bien préparer les sujets abordés dans la BD, tels que l’appropriation culturelle notamment, ou les rapports de domination, car ce peut être des terrains glissants. Etre autrice, c’est partager sa vision du monde et il ne faut rien laisser au hasard, me semble-t-il.

Quel type de conversations est-ce que le livre a suscité ?

Justine Sow : Je me suis rendu compte combien, au-delà de son ambivalence, le wax  – et le textile en général – permet des discussions sur la transmission et l’héritage. Lors de certains clubs de lecture auxquels j’ai participé – parfois à distance – j’ai pu observer que de nombreux pans d’histoires personnelles étaient tus entre les générations (par pudeur, souvent). Des lecteur·ices m’ont dit que la BD a été le point de départ d’échanges intimes avec certains de leurs proches autour de tissus ou objets importants au sein de leur famille. En dédicaces, certains lecteurs me demandent parfois si en tant que personnes non africaines, ils ont le droit de porter du wax. Je n’ai pas de réponse à leur donner. Ma BD cherche à nourrir la réflexion en mettant en avant les paradoxes du wax. J’ai voulu éviter qu’elle alimente des polémiques, comme celle sur l’appropriation culturelle. J’ai préféré croiser le mouvement no wax (ndlr : qui consiste à privilégier d’autres tissus africains non exploités par le colonialisme, comme le bogolan ou le lépi) à travers un des membres du mouvement antiraciste et décolonial que va rencontrer Sophia, avec d’autres points de vue émotionnels (des souvenirs des femmes de certaines familles) qui, au contraire, valorisent le wax et son africanité

Qu’est-ce que le journalisme a apporté à ta pratique d’autrice et au contraire, qu’est-ce que ta pratique d’autrice-illustratrice apporte à ton métier de journaliste ?

Justine Sow : Je sais conduire des entretiens pour multiplier les points de vue et nuancer un récit : ça s’est avéré précieux. En contrepartie, j’enseigne aussi le reportage à des étudiants de master 1 et si j’avais déjà abordé le montage dans ma pratique, cette expérience en bande-dessinée me permet de leur enseigner différemment la narration dans leurs reportages. Le dessin, c’est différent de mes autres casquettes : ça passe par le corps. Mon style est construit et me demande de travailler le plus souvent d’après modèle : je cherche le geste juste. Dessiner d’imagination me demande donc énormément d’efforts. Toutes les scènes techniques qu’on voit dans l’usine Vlisco, aux Pays-Bas, je les ai vécues. Il s’agissait ensuite de réinsuffler cette expérience dans le récit, de redistribuer la parole entre différents protagonistes.

Que représente pour toi de recevoir ce prix Texte et Image de LaScam Belgique ?

Justine Sow : Etre autrice de BD (et avoir appris à l’être durant les 5 ans de Master) est un bonheur inouï, mais c’est également difficile. C’est un travail solitaire, besogneux et précaire. Le prix que LaScam décerne à Wax Paradoxe est le meilleur encouragement que je pouvais recevoir. Ça m’aide à me projeter et ça renforce mon sentiment de légitimité encore parfois fragile, moi qui viens d’un autre milieu.

Sur quel projet es-tu penchée actuellement, après cette première expérience concluante de livre ?

Justine Sow : Je travaille sur une commande des éditions Sarbacane. Il s’agit de l’adaptation d’un livre d’une journaliste française féministe ayant vécu en Afghanistan. Pour moi qui d’habitude, en tant que journaliste, consulte plusieurs sources pour construire un sujet, c’est une approche assez différente: ici, je me concentre sur son angle, sa narration, sa connaissance de terrain, sans être dans une vérification des faits.

Propos recueillis par Anne-Lise Remacle

 

Pour aller plus loin