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Focus sur Aurélie William Levaux, Prix Scam Texte et Images en 2021

« Est–on caressé ou giflé par ce qu'on regarde ? » : quelques mots pour aborder le travail d'Aurélie William Levaux, que le Comité belge de la Scam a récompensée de son Prix Texte et Image en 2021. À cette occasion, nous lui adressons nos plus chaleureuses félicitations, et vous proposons de lire l'éloge du Comité ainsi qu'un portrait passionnant de l'autrice rédigé par Aliénor Debrocq.

 

L'autrice

Aurélie William Levaux est une autrice, illustratrice et plasticienne. Son œuvre, caractérisée par une certaine pugnacité, interroge le fait d’existence, autant qu’elle souligne avec un humour singulier les aberrations de notre époque. Entretenant volontiers quelques maladresses et un « esprit de paysanne » tout en empruntant à la violence contemporaine, cette libelliste compulsive en quête de Justice pulvérise les réjouissances passives et se fait l’avocate du plus pauvre, du faible… de la Femme en tout contexte. Elle ne s’attarde jamais dans une pratique.

Bien qu’immatriculée depuis le début des années 2000 au registre des auteurs de bandes dessinées, elle publie romans et nouvelles, expose à travers le monde, performe et chante ses désirs et ses doutes.

L'hommage du Comité

Ce dont on parle en premier quand on évoque Aurélie William Levaux, c'est du dessin. Elle imprime en effet une marque forte, reconnaissable, où des scènes de la vie quotidienne sont enluminées comme des gravures, et où il semble que les genres et les époques se brouillent. Est–on devant une tapisserie ancienne ou un fanzine des années 90 ? Est–on caressé ou giflé par ce qu'on regarde ? Avant–garde et classicisme, beauté et laideur, violence et délicatesse, spontanéité et minutie, son travail réconcilie toutes les contradictions dans un geste affirmé, libre, viscéralement singulier. Aurélie William Levaux peint, crayonne, gribouille au stylo bille et brode à l'aiguille, sur du papier ou du tissu. Mais elle écrit aussi, une littérature bien à elle, dans style organique, frontal, débarrassé de toute politesse, pour mieux y faire affleurer une poésie pugnace. Cette native d'Oupeye plonge en elle avec intransigeance et honnêteté, pour raconter avec un talent narratif immense ce que le monde lui fait.

Son dernier album Les Nouveaux Ordres, paru au Monte–En–L'air, est une sorte de journal bord de ses débords sur la gestion de la pandémie de Covid–19.


Myriam Leroy, Membre du Comité Belge de la Scam

Aurélie William Levaux, Insaisissable et magnifique

Brouillant les pistes et les catégories, l’autrice et illustratrice propose des « manières de survivre, de dépasser la catastrophe et de digérer la vie » : rencontre avec une femme libre.

Cela fait vingt ans qu’Aurélie William Levaux (Oupeye, 1981) tire le fil d’une pratique artistique à la fois cohérente et insaisissable, qui se renouvelle à chaque nouveau projet – qu’il s’agisse d’un livre, d’une exposition ou d’une performance. Elle le fait sans concessions, avec une force et une honnêteté qui forcent le respect, et qui fait dire à Caroline Lamarche que ses livres guérissent et enchantent tout à la fois : «  Au sein même d’un monde passablement pourri, est-ce l’amour, la compassion, l’irrévérence de qui n’a rien à perdre, ou la force orale de l’écriture, son côté cru et spirituel à la fois, sa drôlerie irrésistible ?  »

On ne peut qu’être d’accord avec cette admiration sans bornes pour la noirceur remplie d’humour d’Aurélie William Levaux, cette franchise avec laquelle elle se met en scène dans ses livres – bandes dessinées, romans graphiques, romans tout court : difficile de mettre une étiquette sur ce qui, par définition, n’en attend pas. Ce refus des genres fait écho au mélange entre sa vie personnelle, son travail et son quotidien : «  Pourquoi écrire de la fiction quand la vie est si riche ? Je pars du réel mais ne m’y tiens pas forcément, parfois je fais de l’autofiction, j’exagère un peu. »

Tracer sa voie

On lit souvent que l’autrice est l’aînée d’une famille de onze enfants, élevée dans la religion catholique, et que ce terreau particulier l’a poussée très tôt à vouloir s’extraire de la bienséance et des carcans moraux pour affirmer une salutaire liberté, elle qui écrivait déjà furieusement son journal intime et qui « aurait fait des livres de toute façon », même sans études pour y parvenir. Ne voulant pas devenir prof de français, elle confie avoir évité le piège des « romanes » pour étudier l’illustration (à Saint–Luc, Liège) : « À cette époque le roman graphique n’existait pas vraiment, il n’y avait que la BD ou l’illustration jeunesse, et ce n’est pas ce que je voulais faire ; aujourd’hui tout est beaucoup plus ouvert. »

Cette troisième voie à inventer, Aurélie William Levaux l’expérimente un pas après l’autre, exposant rapidement son travail textile en galerie, même si cette présentation éphémère la rebutait : « Alors je replaçais mes images dans une narration pour en faire des bouquins. » Ce refus des catégories n’a pas changé : vingt ans plus tard, elle ne voit toujours pas l’intérêt d’être placée dans une case : « Je me sens multidisciplinaire, pourquoi rester à tel ou tel endroit ? » Être invitée à parler cinquante fois de broderie l’ennuie, confie-t-elle : elle a la sensation d’en avoir fait le tour.

Sous couvert de confidences personnelles, ses livres sondent la féminité, le quotidien, l’ordre et le chaos du monde – intime et politique – et analysent en profondeur le mystère des relations amoureuses, en s’appuyant avant tout sur ses expériences personnelles, comme le désormais culte Sisyphe, les joies du couple, paru en 2016 aux éditions genevoises Atrabile. Un ouvrage qui retrace la tumultueuse relation amoureuse vécue avec son ancien compagnon, artiste lui aussi. Pour chaque page de texte racontant un moment de vie, on trouve une illustration teintée d’iconographie religieuse. Ces montages hybrides sont accompagnés de petites phrases aux allures de devises existentielles : « Et comme tu n’entends plus mon cœur, je te dirai l’indicible avec mon cul. »

Une façon d’orchestrer vie privée et vie artistique qui est une « manière de vivre » explique-t-elle : « Quand on vit avec un artiste, forcément on s’entraide, on collabore – ce serait pareil avec une amie si je vivais en colocation. J’essaie de retravailler ma propre autobiographie pour en faire quelque chose de plus universel, à la manière d’un conte. Mes partenaires ont toujours eu un regard là-dessus. Ça nous a souvent aidés à dépasser des moments difficiles, à mieux se comprendre. Tout est mêlé, les choses ne sont pas dissociées les unes des autres : tout a une influence sur tout. »


Combats quotidiens

Depuis plusieurs années, elle partage sa vie et collabore avec le musicien et performeur Baptiste Fiorello : « On a beaucoup tourné ensemble, j’ai eu de plus en plus d’interventions dans ses concerts, ce qui m’a amenée à écrire pour performer mes textes, à les mettre en musique. Je mène mes rencontres littéraires comme des spectacles vivants, je vais vers la performance, même si ça reste fragile et bancal. Je suis une personne plutôt timide, je joue sur le malaise du public, la gêne ! Mais ça me donne l’occasion d’un autre contact et c’est précieux, car quand on écrit, on se sent seul, et quand le livre sort, on est toujours seul... »

À chaque projet qu’elle mène, elle a la sensation de recommencer à zéro : « Je ne regarde pas spécialement en arrière, ça me paraît fou de me dire que ça fait vingt ans que je fais ça ! Je change tout le temps de manière, de style, de sujet, ça ne me permet pas de voir une évolution claire. Je me lasse très vite et je fais tout dans l’instant. » Cette façon de travailler est-elle choisie ou découle-t-elle des impératifs du quotidien, dont elle parle volontiers dans ses textes ? « C’est à moitié un choix. J’ai souvent dit que je n’avais pas besoin d’une chambre à moi car je faisais tout en même temps, mais en fait, au quotidien, on n’a jamais la possibilité d’avoir cet espace, à moins d’être sans enfants et sans travail ! Pour ma part, je fais avec ce qui est possible. »

Ce prix est une reconnaissance qui compte à ses yeux, surtout dans un contexte où les opérateurs culturels sont de plus en plus frileux, souligne–t–elle suite à la parution de son dernier livre, Justice, aux éditions Cambourakis : « J’y parle de ce qu’on vit depuis le début de la pandémie et c’est la première fois que je suis censurée, alors que c’est seulement une parole d’artiste. Je ne suis pas politicienne ! Si on ne peut plus parler des choses essentielles, alors qu’est–ce qui reste ? La culture n’est plus qu’un moyen de se divertir ? Les institutions devraient souvenir les auteurs dans leur démarche et leur envie de faire débat, de pousser à la réflexion. Aujourd’hui, beaucoup ont peur de ça. On voit le mauvais tournant qui arrive. »

Entretien mené par Aliénor Debrocq

Pour aller plus loin

. Visitez le site de l'autrice, www.aureliewilliamlevaux.be, ou sa page Bela

. Retrouvez l'ensemble du palmarès des Prix Scam 2021

 

aurelie william levaux DRDR