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Focus sur Laure Portier, Prix Scam Documentaire en 2021

« Partant d’une histoire intime, son regard particulier touche à l’universel. (...) Ce film est un coup de maître. Il nous a bouleversé·es. » : quelques mots pour commencer à décrire le travail de la réalisatrice Laure Portier, que le Comité belge de la Scam a récompensée de son Prix Documentaire en 2021, pour son film Soy Libre. À cette occasion, nous lui adressons nos plus chaleureuses félicitations, et vous proposons de lire l'éloge du Comité ainsi qu'un portrait passionnant de l'autrice rédigé par Aliénor Debrocq.

 

L'autrice

Laure Portier est née en 1983 dans les Deux-Sèvres.

Après une licence de Lettres Modernes à Toulouse et une année à l’ESAV, elle intègre l’INSAS à Bruxelles en section Image.

Diplômée, elle devient assistante caméra et accompagne des longs métrages de fiction. En 2019, elle présente son premier court métrage, Dans l’Œil du Chien, lauréat du Prix court métrage au Festival Cinéma du réel. En juillet 2021, elle présente son premier long métrage, Soy Libre, à L’Acid Cannes.

L'hommage du Comité

Après un duo dépouillé de tout artifice, en face à face avec sa grand–mère malade dans L’Œil du Chien, son premier court métrage, Laure Portier pose un autre geste cinématographique radical avec Soy Libre : elle filme son frère Arnaud, en quête de libération des assignements sociaux qui le cloisonnent dans son état de gars de la banlieue, et en quête de liberté après un enfermement forcé.

Pendant des années, elle le suit dans ses errances, mais lui donne la liberté de sortir du cadre, de filmer lui, jusqu’à même le laisser disparaître. Un temps. Car elle tient bon, elle le lui doit: le film se fait, il se fera. Elle reste à ses côtés, dans une relation incroyablement franche. Au fil du temps, Arnaud devient personnage de cinéma et vit une double libération: réelle et cinématographique. Laure ne le lâche qu’au moment où il trouve le début d’un autre parcours, sa vie, celle qu’il a choisie.

Partant d’une histoire intime, son regard particulier touche à l’universel. C'est une magnifique ode à la liberté et à l’indépendance. Ce film est un coup
de maître. Il nous a bouleversé·es. Laure Portier a de l’avenir devant elle, nous ne pouvons que l’encourager à continuer d’être libre et audacieuse. Soy libre !


Emmanuelle Bonmariage, Jérôme Laffont, Jérôme le Maire, Isabelle Rey, et Nina Toussaint, Membres du Comité Belge de la Scam

Dans l’œil de Laure Portier

Dans Soy Libre, la réalisatrice franco–belge raconte l’histoire de son frère avec les outils du réel et une profonde humanité : un cinéma sensible et libre.
Diplômée de l’INSAS après une licence de Lettres Modernes à Toulouse, Laure Portier a réalisé son premier court métrage, Dans l’Œil du chien, en 2019 : un très beau portrait de sa relation à sa grand–mère, qui a remporté le Prix du court métrage au festival Cinéma du réel. « Ce qui m’intéresse profondément, ce sont les histoires de liens, l’amour et le mésamour familial, raconte la réalisatrice, installée à Bruxelles. Comment s’intéresser profondément à autrui ? Qu’est–ce qui se passe si on ne regarde pas l’autre, l’enfant ? C’est ce qui m’a poussée à allumer une caméra. »

Cette année est sorti Soy Libre, premier long métrage qui poursuit l’exploration des liens familiaux à travers l’histoire de son frère, Arnaud. Un travail de longue haleine qui remonte à 2005, année où Laure Portier entre à l’INSAS tandis que son frère séjourne en centre éducatif fermé : « Je mesurais la chance que j’avais de pouvoir étudier et j’avais envie qu’on fasse du cinéma ensemble, Arnaud et moi. Je lui ai présenté les outils qu’on me proposait, je l’ai emmené sur des tournages de fin d’études, mais ça ne l’intéressait vraiment pas et j’ai finalement compris que ce qu’il voulait, c’était qu’on le regarde. »

Quelques années plus tard, en 2012, Arnaud est incarcéré à la prison des Baumettes, à Marseille : « J’avais fini mes études, je savais à quelle place je voulais être dans le cinéma. Je suis allée l’attendre à sa sortie de prison pour raconter son histoire et faire un film ensemble. » Dans une forme d’urgence Commencent alors de nombreux allers–retours pour écrire et produire le film, vivre cette nouvelle aventure ensemble. « J’ai besoin de raconter des histoires de façon physique. C’est ce que je trouve dans le cinéma. Il y a plein d’ingrédients qui font que j’y grandis par la physicalité, le déplacement, la collaboration : on peut y faire transiter de l’émotion par le sentir. Quand je quitte une salle de cinéma, j’ai l’impression que mon corps vient de vivre une histoire que ma tête n’a pas encore intellectualisée : c’est de l’ordre de la sensation. »

Les outils du réel

Laure Portier a construit son film avec ce que proposait la vraie vie, même si elle ne dissocie pas nécessairement la fabrication d’une histoire du procédé documentaire : « Ce que je veux, c’est arriver à me dépasser par le cinéma, rendre la vie plus forte, raconter une histoire avec les outils du réel. » Une méthodologie qui a nécessité un temps long, comme si ces quinze années avaient été nécessaires pour faire entrer l’histoire d’Arnaud dans le film : « On ne peut pas tout écrire, tout scénariser. Le dessin qu’on voit à la fin du film date de 2014, quand j’ai demandé à Arnaud de dessiner la dernière image du film, dans laquelle on nous voit tous ensemble, attablés au milieu de la campagne. À cette époque, j’avais du mal à m’y projeter, à croire à cette fin, il fallait encore attendre un peu… »

La vraie vie a fini par permettre à ce frère au passé tumultueux de trouver cette image apaisée, dans un endroit qui soit fait pour lui : « Je ne savais pas en commençant le film qu’un tel endroit existait. Un lieu simple, avec une relation qui ne le met pas en échec, qui ne le confronte pas à ses difficultés administratives, à son absence de diplôme. Une grande partie de la société est toujours rabaissée, rappelée à une forme d’incompétence qui provoque de la colère. »

Projeté à la prison des Baumettes, à Marseille, le film y a trouvé un autre public que celui des salles de cinéma, celui des co–détenus d’Arnaud : « J’étais émue que, lui comme moi, on ait trouvé nos spectateurs, que les gens arrivent à entrer dans cette histoire quel que soit l’endroit où ils se trouvent. À la fin d’une projection, on m’a demandé si mon frère avait fini par prendre la caméra pour me filmer, moi ? Cette question m’a beaucoup touchée. Je me suis rendu compte que la réponse était non, même si cela ne l’a pas empêché de me faire des reproches techniques quand je lui ai présenté le film... »

Un film dans lequel on passe de longs moments contemplatifs en compagnie d’Arnaud, dans une intimité qui suscite une grande empathie et beaucoup de respect face à la force intérieure de ce jeune homme à qui la vie n’a pourtant pas fait de cadeaux. « Je ne fais pas du cinéma pour ressasser mais pour défendre l’autre. J’ai besoin d’aimer ce que je filme. Il me faut construire un personnage pour que le spectateur puisse s’y attacher : pour cela, on a besoin de certains éléments informatifs sur son passé, mais on a aussi besoin d’être avec lui pendant de longs plans fixes, c’est sa manière de raconter l’histoire qui prime. »

Le prochain film sera différent, confie la réalisatrice, qui s’empare cette fois des outils de la fiction pour porter une histoire qu’elle veut raconter depuis longtemps, relative à la maternité – la grande absente de ses deux films étant la figure de sa mère, seulement évoquée oralement. « J’ai travaillé dans une grande solitude et j’ai hâte d’être dans un rapport plus collectif, d’avoir des collaborateurs pour porter le projet ensemble. Je sais que j’arriverai mieux à raconter cette histoire en fiction. Un personnage de fiction, on en fait ce qu’on veut. Quel que soit le matériau qu’on utilise, à partir du moment où on filme l’autre, on parle aussi de soi. »

Dans l’intervalle, elle se dit émue et surprise par la reconnaissance que lui offre la Scam : « C’est d’autant plus gratifiant que je n’ai reçu aucun soutien des institutions belges pour parvenir à faire mes films. La Commission du Cinéma a refusé ma demande d’aide à l’écriture pour mon film de fiction car je ne réponds pas aux critères de sélection. À part des collaborateurs chers et soutenants logistiquement, affectivement, je n’ai pas d’appuis financiers ici. J’ai heureusement reçu deux prix en Belgique et vécu mes plus belles projections. Mais je vais devoir déposer les aides à l’écriture en France. »


Entretien mené par Aliénor Debrocq

Pour aller plus loin

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Laure PortierD.R.