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Les publics du service public - Synthèse de l'atelier RTBF #3

Alors que le contrat de gestion de la RTBF est sur le point d'être renouvelé, le Comité belge de la Scam engage une vaste réflexion afin d’apporter des analyses, des témoignages et des propositions concrètes en vue de nourrir le débat et la rédaction du nouveau contrat. La troisième séance était consacrée aux rapports de la RTBF aux publics, trouvez-en ici une synthèse rédigée par Myriam Leroy.

 
Synthèse de la séance - les publics du service public

Porosité des publics

Renaud Maes, chercheur et membre du Comité belge de la Scam, a ouvert l'après-midi d'atelier en revenant sur la typologie des publics de la RTBF exposée par Xavier Huberland, le responsable du pôle médias de la RTBF, qui laissait supposer que ces publics étaient plutôt hermétiques.
Or, une étude récente sur la Consommation des médias audiovisuels en FWB (l'étude MAP, à découvrir sur le site www.csa.be) montre que les publics sont beaucoup plus poreux qu'anticipé.

Les clichés à leur sujet ne résistent pas à l'épreuve du réel. Pour citer un exemple, le podcast féministe plutôt pointu de Binge Audio « Les Couilles sur la table » échappe à la manière intuitive avec laquelle on le cataloguerait du côté des CSP+. Or il serait plébiscité de manière étonnante par les milieux populaires de Charleroi, en particulier leur frange la plus jeune, par exemple.

Bref, d'un point de vue de service public, comment penser le rapport au spectateur ?
La logique de ciblage et la définition par avatars sont-elles fructueuses, quels outils pour susciter la curiosité et comment esquiver l'entre-soi de groupes sociaux.... Autant de questions qui nous préoccupent.

L'algorithme comme "porte d'entrée vers un univers de possibles"

Arnaud Claes, chercheur du projet Alg-Opinion, en partenariat avec la RTBF, qui porte sur la recommandation automatique de contenus, nous propose sa vision.

Les outils de recommandation automatique de contenu ont un intérêt vertueux, celui de réduire la surcharge informationnelle du spectateur, et un autre sans doute un peu moins noble, qui est de maximiser l'engagement de l'utilisateur sur la plateforme.
Tels que les algorithmes sont utilisés aujourd'hui, ils suscitent la crainte d'enfermer les publics dans des bulles hermétiques, des bulles politiques pour ne parler que d'elles. Ce qui semble plutôt opposé aux missions de service public

Mais on peut nuancer ces craintes car les systèmes de recommandation ne se substituent pas à tous les usages mais s'articulent, dans des pratiques complexes, où ils se mélangent à une consommation classique de la radio et de la télévision... Ils complexifient l'écosystème médiatique. Ce qui n'est pas forcément contraire aux missions de service public. Mais tels qu'implémentés par des entreprises commerciales en ce moment, ils ne sont pas au service des publics qui les utilisent.

Dans le cadre d'une réflexion de service public (en fonction des objectifs que l'audiovisuel public se fixe dans la société), on pourrait envisager de paramétrer ces outils pour proposer des contenus qui sortent des habitudes de consommation de l'utilisateur
L'usage d'un système de recommandation peut être un vecteur de découverte, d'exploration de contenus, vers des horizons inattendus. Mais aussi un vecteur de connaissance de soi. Et une porte d'entrée vers un univers de possibles.

"On pense souvent à la place du public"

Aurélie Wijnants, scénariste, co-présidente de Pro Spere partage avec l'assemblée son expérience personnelle.
Elle part de cet épisode en particulier, de cette « frustration ». Elle avait réalisé un portrait de Prix Nobel, celui de Christian de Duve, qui avait été diffusé par la RTBF.
Outre le fait qu'elle n'a jamais pu consulter les audiences de son film (qu'elle a également produit : les chiffres l'intéressaient par conséquent en tant que productrice aussi), elle regrette la séquence qui suit.
L'occasion s'est présentée de faire un portrait documentaire de François Englert, prix Nobel de Physique 2013, et la RTBF ne s'est pas montrée intéressée. La réponse qui a été opposée à Aurélie Wijnants était : « à moins que ce soit lié à une actualité, ça n'intéressera personne ». Une réponse qui aurait été idéale, selon Aurélie Wijnants aurait été « le sujet est pointu, certes, mais voyons comment nous pouvons travailler semble ».
Nous ne savons pas, dit Aurélie, à quel public nous nous adressons... Cela ne nous est pas communiqué. Donc il est compliqué de déterminer comment toucher le public le plus large possible (ce qui est un objectif, et ce sans que ce soit synonyme de nivellement par le bas ou d'exclusion des niches).

Aurélie Wijnants a collaboré à divers projets de séries à la RTBF. Dans le cadre d'une réflexion pour améliorer les relations entre tous les maillons de la chaîne, il a été reproché aux auteurs de ne pas savoir à quel public ils s'adressent, et quand les auteurs ont demandé qu'on leur indique quel était ce public, ceux qui le savaient n'ont pas souhaité le communiquer au motif que cela risquerait de brider la créativité des auteurs.

Aurélie Wijnants insiste : c'est notre boulot aussi d'être vu, et d'être lu. Sans tomber dans le formatage. Mais calibrer notre travail en fonction de ce que l'on sait de nos publics peut constituer un défi excitant pour les auteurs.

Avant même de parler de cocréation on sent qu'il y a chez les auteurs et autrices une volonté de savoir ce que veut la RTBF, tout simplement. Et ce qui justifie cette volonté. Car selon Aurélie, notamment sur les questions de doublage et de sous-titrage, on pense souvent à la place du public.

Enfin, le mot souffrance et prononcé.

"Organiser de manière singulière et systématique un partage d'expérience"

François Touwaide, producteur d'Entre Chien et Loup, représentant de l'UPFF, qui a notamment travaillé sur la série Ennemi public – gros succès RTBF et ensuite gros succès sur Netflix –, a voulu partager avec l'assemblée son expérience du Fonds Séries. Il indique qu'il y a eu un vrai travail en amont, avec la RTBF sur la promotion de sa série.

Selon lui, l'avènement de plateformes comme Netflix constitue une opportunité pour nous et pour la RTBF, opportunité de travailler conjointement, de coproduire, et non de s'y substituer. Les plateformes ne sont pas l'ennemi.

Du côté des regrets, François Touwaide exprime n'avoir jamais eu de discussion avec les gens du Pôle Média. Le dialogue a lieu exclusivement avec le Pôle Contenus.
Il faudrait organiser de manière singulière et systématique un partage d'expérience. Pour savoir, entre autres, pourquoi les gens regardent un programme et pourquoi les gens décrochent.

 
Des propositions concrètes

Pauline David du Ptit Ciné, très surprise par cette absence de dialogue et cette optimisation défaillante de la relation créateurs indépendants-chaînes, formule quant à elle une proposition concrète.
En effet, elle revient du Fipadoc, où parmi les rencontres professionnelles, on trouve des présentations par les chaînes de leurs lignes éditoriales et de leurs ambitions.

En pratique, Pauline David propose dans le cadre du Festival documentaire En ville !, d'organiser des réunions de présentation des lignes éditoriales (et des audiences) des chaînes. Ce serait simple à organiser et pourrait constituer un temps fort du festival.

Parmi les autres points du diagnostic de Pauline David : les ratés de la coordination de la communication à propos des documentaires. Notre pays est petit et les grands relais médiatiques sont forts. On pourrait par exemple imaginer une manière par laquelle la RTBF, partenaire des Magritte pourrait soutenir la tournée des Magritte qui sera organisée cette année après la cérémonie.

Les lieux physiques pourraient être des relais importants pour la télévision.

 
 "L'idée de public est omniprésente"

C'est enfin au tour du documentariste Jérôme le Maire de raconter la réalité de sa pratique professionnelle et artistique.

Quand il prépare un film, Jérôme détermine un sujet, et pense à un public imaginaire.
Selon lui, le « point de vue » est l'apanage du documentaire. C'est ce qui le différencie du reportage.
Le point de vue se façonne en cours de travail mais c'est un élément qui devrait être au cœur du dialogue avec la RTBF, notamment pour lever toute ambiguïté et éviter le dialogue de sourds in fine. Pour ne pas risquer qu'on nous dise, en bout de processus, que finalement, le film sort de la case pour lequel il a été prévu.

Jérôme le Maire distingue trois écritures différentes au long chemin documentaire :

1) L'écriture du dossier.
C'est une écriture destinée à être lue par la RTBF et la FWB, principalement. Même si on ne leur remet pas toujours le même dossier, ça part du même principe. C'est aussi une écriture dans laquelle on louvoie pour satisfaire les institutions, et dont les premiers publics sont les proches de l'auteur et ses producteurs.

2) L'écriture de tournage.
À ce stade, l'idée de public est omniprésente. Les gens filmés participent également à cette écriture. Ainsi que l'équipe et les producteurs.

3) L'écriture de montage.
Les monteurs sont des partenaires qui ont aussi un public en tête. Ces gens savent décoder ce qui passe et ce qui ne passe pas, ce que révèle la matière. Et leur idée doit s'articuler avec ce que le réalisateur montre comme direction.

Jérôme trouve important d'avoir un temps de montage long, 15 semaines en ce qui le concerne. Et là, réinterviennent les chaînes. Les chaînes participent à l'écriture de montage, en quelque sorte. Différentes visions sont organisées. Des hiatus peuvent s'exprimer.
Jérôme raconte la difficulté de composer avec soit l'absence d'acteurs importants de la chaîne pendant cette étape (il semble regretter que les « gens de la programmation » n'assistent jamais à des visions intermédiaires), soit l'interventionnisme de certains autres acteurs (ce qui fait qu'on procède à des aménagements provisoires juste pour leur faire plaisir alors qu'on sait parfaitement que ça ne marchera pas, et que la version finale du film en sera expurgée).

Jérôme le Maire, qui a réalisé un documentaire sur le burn out, évoque ici aussi un sentiment de perte de sens. (Et par conséquent, d'épuisement.)

Il conçoit le public comme un ensemble de personnes, et non comme un groupe de consommateurs, car on ne consomme pas un film.

Et il rappelle que les réalisateurs de documentaire vont physiquement à la rencontre d'une partie de leur public lors des projections. On peut partir du principe qu'ils connaissent ce public de manière singulière. La notion de confiance (ou de manque de confiance) se dégage de cette intervention, mais aussi des interventions ultérieures.


Synthèse de la journée 

La RTBF doit se montrer compétitive dans un environnement ultra fractionné, de plus en plus dominé par les plateformes, auprès d'un public protéiforme qui se montre lui-même producteur de contenus. Elle s'appuie pour cela sur une collaboration avec les auteurs indépendants, mais ceux-ci sont loin d'être les seuls intervenants. La RTBF veut toucher tous les publics, sinon elle n'a plus de raison d'être, et elle donne raison à ceux qui militent pour qu'on la « defund ». La RTBF estime donner une grande place et une belle visibilité au documentaire sur ses antennes.

Les auteurs  et autricesregrettent une certaine opacité du média de service public, tant à propos de ses attentes que de ses performances. Ils remarquent une communication peu fructueuse autour de leurs réalisations. Ils réclament davantage de dialogue. Ce mot est martelé, côté auteurs.

Dialogue, mais aussi confiance (et son corollaire quand celle-ci vient à manquer : souffrance.)


Tous nos remerciements à Myriam Leroy pour cette synthèse complète, fidèle et précise.

Retrouvez le programme de cette séance.

 

Pour aller plus loin

. Lisez les premières réflexions de la Scam à ce sujet

. Découvrez la synthèse des précédentes séances : enjeux et missions du service public ; rapports de la RTBF à la création et la production indépendantes.

. Le 21/02, nous vous invitons à un dernier atelier qui sera consacré à la politique et aux missions prioritaires de la RTBF : votre voix compte, venez y participer !