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Pauline Beugnies : « "Petites" était depuis longtemps en moi »

À l'occasion de la projection de son documentaire Petites au FIFF, nous avons souhaité que Pauline Beugnies nous parle de ce film dans lequel, vingt-cinq ans après l’affaire Dutroux, elle explore à hauteur d’enfant son impact sur toute une génération : la sienne. Elli Mastorou l'a interviewée sur la genèse et le développement de ce projet, « un moment fort dans [sa] vie d’autrice ».

 


Petites revient sur l’impact de l’affaire Dutroux dans la Belgique des années 90, à partir de témoignages. Comment est né le projet ?

Au départ, j'avais pensé faire une sorte d’exposition alternative et participative, avec de la vidéo et des témoignages, et où les gens déposeraient ensuite leurs propres souvenirs liés à l'affaire, dans une espèce de boîte noire... Peu après, j'ai suivi un cours d'écriture de scénario au Pôle Image de Liège, où j'ai développé le projet sous forme de fiction – mais toujours avec cette idée de questionner ce qui nous reste, 25 ans après.

Je voulais confronter cette espèce de traumatisme collectif. Je ne me rendais pas compte d’à quel point cette affaire Dutroux, c'est encore un tabou. Elle a été sur-traitée, en un sens, mais d'une seule manière. Pas celle dont moi – et plein de gens autour de moi – avions envie d'en parler.

C’est-à-dire ?

Sous le prisme de l'enfance. L'enfance... abîmée ? Traumatisée ? En tout cas indéniablement marquée. Je voulais parler de cette intrusion dans notre enfance qu’a été la découverte de tout un pan macabre, et violent, de nos sociétés. Dès que j’ai lancé l’idée, les témoignages ont afflué. « On n'a plus pu sortir, et en même temps, on nous a parlé pour la première fois de pédophilie, mais on ne comprenait rien à ce que c'était... » Les gens étaient intarissables ! Tu sens que quelque chose n'a pas été réglé.

Pour le coup, ça a été un moment assez fort dans ma vie d'autrice, parce qu’à chaque entretien, je sentais ce truc à l'intérieur de moi, qui me disait « p…, tu mets le doigt sur un truc.» Il se passait quelque chose de vraiment fort.


À quel moment ça a pris la forme actuelle du documentaire ?

Quand j’ai transmis à ma productrice française, Karina, tout ce que j’avais écrit pour ma recherche : l’expo, le projet de fiction… Elle m'a dit « Pauline, tu dois en faire un documentaire ! » Donc ils ont mis un peu d’argent sur la table, et ils m'ont aidée à écrire un dossier. C'était une sorte de coup de pied au cul [rire] ! Et même si je n’ai pas obtenu l’aide en France, j'avais l'impulsion et les bases pour écrire un dossier que j'ai soumis à la Scam, pour une bourse d'aide, que j’ai obtenue. En fait, je crois que ce film était depuis longtemps en moi… mais j'ai pris pas mal de détours pour y arriver.

Mais une fois qu'on a commencé, c’est allé très vite. Pour le dépôt au Centre du Cinéma, c’est Laurence Buelens de Rayuela Production qui m’a accompagnée, avec qui j’avais déjà fait mon premier film Rester Vivants et Shams. On a obtenu l'aide à la production en janvier, et en octobre le film passait sur la Une pour les 25 ans de la Marche Blanche.

Dans ton processus d’écriture, as-tu travaillé autrement qu'avec Shift, ton documentaire précédent ?

Il y a des similarités, dans la recherche sur le sujet, la documentation, les rencontres. Mais ici c'était particulier car c'est une histoire qui a touché notre génération de manière intime. Donc j'ai lancé des appels à témoignages, et j’ai interviewé une quarantaine de personnes, d’abord pour écrire le dossier, et ensuite le film. Ça m'a permis de construire la structure narrative, qui est assez proche du résultat final.


Tu as écrit seule ?

J'étais seule pour les interviews et l'écriture. Ensuite, j'ai collaboré avec Ruth Vandewalle pour les entretiens en néerlandais. Elle a été directrice de production sur mon court-métrage Shams, et c’est quelqu’un en qui j’ai une grande confiance. Elle a mené les interviews, et su conserver cette bulle d’intimité. C'était très beau comme collaboration – elle était une espèce d'alter ego flamand [rire].

Ensuite j’ai collaboré avec le monteur Léo Parmentier – qui est d'ailleurs co-auteur du film, je tenais fort à ça, car on a fini par écrire une partie du film ensemble au montage. Il avait bien compris ce que je voulais faire : aborder un sujet sensible, tout en étant accessible au grand public... On a été complémentaires pour trouver des solutions. Je ne sais pas si j’y serais arrivée sans lui !

Ensuite on a eu la chance d'avoir des retours au montage de la réalisatrice Delphine Girard (Une sœur), qui a beaucoup d'expérience dans la narration, et connaissait les intentions du projet. Elle nous a aidés à éviter le sensationnalisme du sujet, et à tenir la ligne pour l’angle qu’on voulait creuser, à savoir la réception l’affaire – et pas l'affaire elle-même.


Quelle place a eu l’aide reçue de la Scam ?

En fait c’est comme ça que j’ai rencontré Delphine Girard : la Scam a réuni les lauréates de la bourse avec le jury, autour d’un déjeuner. Rencontrer les auteurs et autrices, ça fait du bien aussi, on se sent moins isolé, surtout si comme moi on ne vient pas du milieu du cinéma. Par ailleurs, la remise de dossier à la Scam et les retours du jury m'ont permis de réaliser certains écueils à éviter pour le dépôt au Centre du Cinéma.

Qu’as-tu appris en faisant ce film ?

Toute cette question du monstre. Le fait de faire de Dutroux un monstre, ça évacue la question de la violence sexuelle contre les enfants. Qu'on pose à la fin du film, justement, pour ouvrir cette discussion. Quid de ces dysfonctionnements, quid de la responsabilité collective ?

Un mot sur le parcours du film en Belgique et à l’international ?

La RTBF, qui co-produit le film, a proposé de le diffuser pour les 25 ans de la Marche Blanche. On a hésité par rapport à sa possible sélection en festivals, qui est plus compliquée après une diffusion télé. Mais c'est un sujet tellement important pour la Belgique, c’était l’occasion d’en parler ensemble autrement... Alors on a dit oui.

Par contre, la mise en avant lors de la diffusion télé n’a pas été à la hauteur de nos attentes. Le film a été malgré tout sélectionné au festival international canadien du documentaire Hot Docs, en compétition, après. Le public était réceptif, curieux – c’était fort d'avoir ces retours sur sujet aussi belge. Ça nous a confortés sur le fait que le film avait une teneur universelle. Hot Docs nous a aussi permis de trouver un vendeur, Reservoir Docs.

Pour la suite, il est en sélection au FIFF de Namur, où il sera projeté le 3 octobre. Ensuite il y aura quelques projections en novembre pendant le Mois du Doc (moisdudoc.be). On a une sortie au Quai10, ce qui me réjouit, et on est en discussion avec les Grignoux… Je croise les doigts !

Par ailleurs, le film a remporté une Étoile de la Scam, donc il sera programmé en novembre au Forum des Images à Paris dans le cadre du Festival des Étoiles, avec un potentiel de projection en régions. Au moins une à deux fois par semaine, je reçois un message de quelqu’un qui veut voir le film. J'ai envie qu'il sorte en salle !

Le mot de la fin ?

J'ai deux enfants aujourd’hui, et depuis que je suis maman, j’ai réalisé que je n’aime pas quand les gens disent « mon bébé » quand ils parlent de leur film ! C’est mon quatrième film, et cette fois-ci j’ai vraiment réalisé à quel point la comparaison ne tient pas. Parce qu’un film, tu le termines, et après tu le donnes au public, qui s’en empare. En fait, t’es une mère porteuse [rire] ! C'est tout aussi vertigineux, et génial, parce qu’il y a ce partage, et tout ce qui peut en naître. Et avec Petites, le partage a été vraiment fort.

Entretien réalisé par Elli Mastorou

 

Petites, de Pauline Beugnies. Production (BE) : Rayuela Productions, Diplodokus. Durée : 83 min.

Projections

Pauline Beugnies copyright Colin Delfosse

Photo : Colin Delfosse