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Lisez-vous le belge : Colette Nys-Mazure et Dominique Rolin

Dans le cadre de l'opération "Lisez-vous le belge" et en partenariat avec les AML, nous avons présenté à des auteurs et autrices contemporain.es une archive concernant leur écrivain.e belge favori.te, et leur avons proposé de partager dans un texte ce que leur évoquait ce document. Dans le premier épisode de cette belle série, Colette Nys-Mazure nous livre ses impression sur un rapport de lecture enthousiaste des Marais, de Dominique Rolin signé pour les Éditions Gallimard par le poète Max Jacob… qui allait mourir moins de deux ans plus tard dans le camp de Drancy.

 

Je suis tombée, sans me faire mal, sur le rapport de Max Jacob à propos de Dominique Rolin. Il fallait un poète, dans la grâce d’une enfance ouverte au rêve, pour percevoir la puissance que recelait le roman étrange de cette jeune inconnue (qu’il prenait pour un homme étant donné son prénom épicène). N’avait-il pas défini « la poésie, c’est quand les mots se rencontrent pour la première fois ? »

La première fois : Max Jacob souligne et répète tant il ressent le choc d’une lecture insolite ; il recourt à une expression imprévue « ne pas manquer de plafond ». Je connaissais Bas de plafond ou Avoir une araignée au plafond, mais là, j’ai sursauté en lisant « Un des grands mérites de Dominique Rolin c’est le plafond. Et quel !! » Il s’en explique en s’appuyant non sur la théorie mais sur « la sensation dans un livre qu’on touche la vérité pour la première fois en même temps que la beauté ». Il insiste en invoquant Dostoïevski, Ibsen, Maeterlinck ; il prononce les mots de « création », de « poésie ». J’admire la clairvoyance de ce poète lui-même hors-norme, l’intuition qui lui dicte les mots clefs d’un univers à la fois onirique et concret où vivent anges et démons, se disputent le bien et le mal au cœur du même personnage, de tous les personnages à dire vrai.

Il fallait un homme aguerri pour ressentir l’ambiguïté humaine ; l’alliage de douceur et de sauvagerie, d’attirance et de répulsion, d’extase bienheureuse et de violence, de perversité et d’innocence, de visions surnaturelles et de réalisme criant. Oui, drame et poésie. Sous le vernis des bonnes manières éclatent brusquement cruauté et malice. Aux deux pôles de cette effroyable constellation familiale : le père fou et la petite Barbe insaisissable. La maison Tord bien nommée n’a rien d’un havre de paix : il y règne silence assourdissant, éclats brutaux d’une gifle, d’un fouet, d’un crachat. Un mariage prend des allures d’enterrement et un enterrement d’une paillardise à la Rabelais, la Breughel.

Chaque fois que je relis ce roman culte dont j’avais assuré une analyse étoffée pour la revue Indications, je suis bouleversée par la tension rarement relâchée, l’intensité d’une écriture somptueuse jouant sur le duel en un jeu subtil de miroirs. Je suis reconnaissante à Max jacob d’avoir discerné la force majeure d’un texte initial qui contient en germe tout l’œuvre à venir et dont il note modestement en P.S. « Ce livre dépasse nos critiques ». Dans ces Marais frémissent et bouillonnent monstres, anges et imaginaires féconds. J’ai visité la maison de Max Jacob à Quimper ; Dominique Rolin m’avait invitée à revenir 36, rue de Verneuil : « votre visage me donne de l’énergie. »

Colette Nys-Mazure, 13 octobre 2022
à propos de Les Marais, de Dominique Rolin

Max Jacob

 
Max Jacob2

 

Merci à Christophe Meurée des AML pour sa collaboration précieuse et chaleureuse, ainsi qu'à toute l'équipe de la campagne Lisez-vous le Belge.

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Photo : Xavier Ménard