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Lisez-vous le belge, Lou Kanche et William Cliff ?

Dans le cadre de l'opération "Lisez-vous le belge ?" et en partenariat avec les AML, nous avons présenté à des auteurs et autrices contemporain.es une archive concernant leur écrivain.e belge favori.te, et leur avons proposé de partager dans un texte ce que leur évoquait ce document. Dans le troisième épisode de cette belle série, Lou Kanche nous livre ses impressions sur une lettre de William Cliff à Henry Bauchau.


« La publication est un acte barbare. L’entrée en littérature, un rapt. On espérait percer une trouée et nous voilà ramené∙es à la compétition, à une économie de la lutte et des prix, où nous avons perdu tout pouvoir d’agir. En latin classique, le terme publicatio a un sens juridique, celui d’une confiscation par l’état. Je ne sais pas si William Cliff, enseignant, William Cliff vieux sage, érudit, a ce sens en tête lorsqu’en 1987, il est jeune encore, il a 47 ans, il écrit à Henry Bauchau. Ce qui est certain, c’est qu’il le remercie (Bauchau l’a soutenu à propos d’America) et lui en veut (Bauchau a siégé « avec eux », entendu les jurés du prix que Cliff n’a pas reçu) comme il en veut à l’État belge qui « a essayé de tuer America comme il essaye aujourd’hui de tuer En Orient ».

Le papier de la lettre à Bauchau est jauni et dans cette écriture penchée, on sent la rage de Cliff (mais ce n’est peut-être pas le bon mot, peut-être qu’il s’agit d’autre chose, d’une affaire de dignité, d’un sentiment d’injustice, sociale, politique, comment savoir ?)


Opérant une distinction entre les « milliers de lecteurs » et « la médiocrité courante », institutionnelle, Cliff revendique la liberté de son œuvre qui (c’est un poète, il file la métaphore) serait semblable au cargo « affrontant seul[e] la haute mer », désentravé, « rare » (ce sont ses mots), traçant pour exister par-delà ou par-dessus les critiques et les prix.

Il faut avoir lu la poésie de Cliff pour saisir qu’il en va effectivement de la mer comme de l’écriture. Les fluides président. La boisson, la masturbation, le grand dégoulis. C’est un état liquide et c’est un état autre, inaliénable. C’est l’étendue, l’extension de l’écriture malgré tout, une haute idée de ce que Cliff a produit, de la façon dont il a contraint la langue pour exprimer la plus entière, la plus personnelle, des fantaisies.

Des années après avoir envoyé cette lettre à Bauchau, William Cliff recevra de nombreux prix, jusqu’au prestigieux prix Goncourt de la Poésie en 2015. Dans une vidéo Youtube, il est interviewé à ce sujet. Le cadre est étrange : le poète se trouve sous un escalier, assis sur une chaise. Derrière lui, un radiateur et une commode avec des livres mais aussi des cendriers vides, des sacs plastiques. Devant lui, des cartons ouverts sur des tas de papiers, et près de lui encore, des tissus. William Cliff est vêtu d’un tee-shirt rayé et d’un caleçon à motifs. Pauvreté de la mise et du décor. William Cliff revient sur les thématiques qui lui sont chères, les hommes, sa vie sentimentale, mais aussi sur ce qu’est la bonne poésie — une poésie qui fonctionne toujours et parle au cœur des gens. On en déduit que depuis les années 80, sa conception n’a pas changé.

La barque file. Il récite des vers de Baudelaire, de François Villon auquel le compare la personne qui l’interviewe. Il s’accroche à la rampe de l’escalier. Il y a, dans ses gestes, son intonation, un désir de spectacle, ça se sent, ce même ton qui était dans la lettre, déjà, il y a plus de 25 ans. Je me trompe peut-être. Le lendemain de l’attribution du Goncourt, son recueil Amour perdu paraissait. Il le présente à la caméra. Sur la couverture, on le voit, lui, William Cliff, en slip de bain. Jeune, svelte. Et on se demande alors si écrire, ce n’est pas toujours chercher son propre corps, confisqué, offert aux autres, au public, à l’État, son corps perdu. Si la publication n’est pas toujours une affaire de manque. »


Lou Kanche


Pour aller plus loin

La lettre (manuscrite) de William Cliff à Henry bauchau ainsi que de très nombreuses autres archives sont mises à disposition pour consultation aux Archives et musées de la littérature, et nous ne pouvons que vous conseiller d'aller vous y plonger ! 

Voyez aussi les impressions de Colette Nys-Mazure sur un rapport de lecture enthousiaste des Marais, de Dominique Rolin signé pour les Éditions Gallimard par le poète Max Jacob., et de Grégoire Polet sur des notes de Marie Gevers sur le tapuscrit de L'Amateur de poèmes.

Merci à Christophe Meurée des AML pour sa collaboration précieuse et chaleureuse, ainsi qu'à toute l'équipe de la campagne Lisez-vous le Belge.

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